Habiter à Dité

par Guillaume Condello

[Corps à corps — sur un ring, une piste de danse, ou même au lit, avec quelques auteurs (ou un genre, ou une forme) de la tradition.]

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Au milieu du chemin tendu entre rien
Et rien, avance. La voie (mais qui l’a connue ?)
Est perdue ? C’est aujourd’hui, pour les tiens :

Vauriens, bohémiens – et nous autres, bêtes nues
Sous le ciel trop grand. Traçant routes, rocades
A défaut de cap ; tâtonne dans l’inconnu

Pour avancer. Entre rien et rien, dégringolade
Continue, c’est les siècles ? D’âges en âges,
Abondants – ou sobres, selon, parmi colonnades

Vénérables. De plastique. Cherche un langage
De formes, ou vivre. Où vivre. Au temps
Pour moi, pour nous – fissure un paysage

De murs (pour limiter), rabot constant
D’aspérités de vivre. Demande au roi revenu,
Au maître sumérien, bouche d’or dictant :

Au premier trait posé sur l’argile nue,
Pour compter. Prélever, ordonner, ou sanctifier,
Bientôt : villes, héros, rois inconnus

Célébrés, écrivain de vies planifiées
Quelque part. Sauvages : visages de poussière,
Nomades, au commerce, aux armes – pacifiés.

Enfers : la bagnole y roule sous la lumière
Des néons. La route lèche la lèvre des falaises.
Par la fenêtre tu vois la cité repartir en arrière,

Rues luisantes, noires dans la fournaise
Des jours : chacun chérissant sa chimère,
Ou espoir. Babioles, images, chansons niaises.

Et plus loin : champs dévastés, glaisières
De misère où broutent les vaches étiques
Etranglées aux tentacules des villes d’hier :

Animaux à manger, habitants archaïques
Du sol. Vois : ruminant, muettes, le malaise
Des cités, maisons alignées, catatoniques :

Et dès le début ce furent formes fuyantes, de glaise
Et de sang aussi bien : nées d’un cri, ou plusieurs,
Eclaboussant leurs murs de terre – cimaises

Où peindre la gloire des rois : en pleurs,
Enchainés, en cohortes : esclaves. Ou moins :
Chiens. A domestiquer. A labourer les heures,

Les jours, et élever. Cités fermées, poings
Puissants pour marteler la boue aux rives
Des fleuves : temples, palais, ruines au loin,

Aux musées. Ouvre, visiteur, le livre : que revive
Enkidou, bête indocile – doucement, approche
Sur pattes graciles, à courir, et vives :

A discipliner, marquer d’un temps aux encoches
Du bois. Disciplinés, travailleurs à rebours
Du temps, cyclique : pour saisons proches

Ou non. Et depuis, essaimer : toujours
Plus nombreuses, heureuses dit-on :
Enfin arrivèrent les masses au pied des tours.

C’est l’histoire lente à couler qu’on
Entend ici : comme les hommes sédimentent
En villages, villes, mégapoles de béton.

On en déterre les traces, qui mentent
A qui les croit. Tessons des vies entassées
Sous le sol, vies à refaire, dormantes.

Et dans la plaine, au milieu des trépassés,
Vivant ou presque, vois : les colons
Au pas : aménager le présent, et le passé.

Aux remous des champs de coton,
De néon, lève les yeux et vois : immuable,
Le ciel, miroir des eaux sur le béton.

Au-dessous grouille en foule innombrable
La houle molle des masses à caser
Dans les maisons, machines admirables

A habiter. Ou usines. Tout un passé à raser,
A purifier. Il existe un esprit nouveau
Disais-tu, disiez-vous, ingénieurs. Un corps électrisé

Géométrique et tonique : immenses travaux,
Plans, standarts (sic !) – un dessein supérieur.
Et sur les toits, les vies élevées enfin au niveau

Efficace. Regarde : courbu, l’ingénieur
Dessine un nouveau langage, la vie.
Participer à la vie = individus libres et travailleurs

En cité productive, disais-tu. Parvis
Dégagés, esplanades pour balades
Ordonnées. Œuvrer, reposer : vi

Sion nouvelle, le peuple malade
De vivre te remercie. En coin. Ils meurent
En bonne santé derrière les façades

De verre, et lumière, de leurs demeures.
Regardent : les voitures, continues.
Autour, autoroutes étirées, retour du labeur :

Quotidien. Se souviennent, l’enfance nue,
De l’humain aussi bien. Parle pour tes pairs, toi :
Né à la Chaux-de-Fonds, 1887, ingénu

Ingénieur déjà au damier des lois
De productivité : te voilà pantelant
Sous le poids d’un bonhomme de bois

Ou de fer bien plutôt, dans les cités dolent
Es que tu as faites. A ton tour de souffrir,
Bras levé, Modulor misérable aux relents

Bruns – et nul maître ne m’interdit de rire
Quand les démons, équerre en main, te cul
Butent et t’agacent où je ne peux dire…

Animal millénaire, tu voulais renouveler la cul
Ture de fond en comble, faire un homme nouveau,
Rationnel… – tes semblables ont vaincu

Sans doute. On achève bien les chevaux
En bout de course. Et pourquoi pas les cités
A renouveler ? Le passé : au caniveau.

Et ses fumées, usines incrustées – Modernité.
Aux paysages noircis. Libérer les sols, sur pilotis
Retourner, comme paléolithique ressuscité ?

Mais en langage de géométrie rebâti.
Ensembles. Après-guerre, pour l’ouvrier reloger
Et à tous un même confort imparti.

Toujours la même loi, sans déroger :
Déjà du temps d’Uruk, aux plaines humides
Ou avant – sur champs, d’un soc à ronger.

Lève la tête et vois, sur l’étendue putride
Les routes et les ponts inlassables, pour
Combien de temps encore ? Nul guide

Ferait bien l’affaire : les livres sont sourds
Et les rois – autant donner la parole
Aux animaux bruyants : c’est nous ; au jour

Qui renaîtra obstiné sous les fumerolles,
Et les choses, enfin vives ; aux plantes,
Patientes sous le ciel, questions en corolles ;

aux bagnoles mortes. Aux machines branlantes
De nos corps. Et dans la cohue des jours
Graver une réponse, que supplante

La suivante. Elle tiendra, le temps d’un tour.
Et buvant sa nuit, on reprend la route
En rêvant toujours d’un plus doux séjour.

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