Le mal essor (2/2)

par David Huguet. Lire le premier épisode.

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Le cri : sa proie, sa remontrance rentrée, à la fois terreuse et aérienne. Son hostilité au silence qui lui tisse sa langue, son empreinte arrogante et grippée dont rien n’épuise ni la bombe ni l’épice une fois les poignets tranchés du monde et son ventre ouvert.

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Je me consume aujourd’hui dans si peu d’eau, me sens si peu de corps et le réceptacle aigu d’une quantité et d’un volume si infimes de salive rejetée, que c’est à faire peur.

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Rien n’émousse le regard terrorisé et la fierté décousue de l’enfant que j’étais et qui me regarde.

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Chaque matin, cette habitude chagrinée que j’ai d’aller au plus vite au vide et d’inquiéter par la moindre bouffée de tabac dure et moulée sa défroque traversée de personne, la part de pain brûlé qui lui griffe la main, son café grippé qui prend à la gorge et dégage ce corps fumant où j’apprends d’avance son réquisit inapte à trahir tout ce que sa charge négative a de lourd et d’irrémédiablement convulsif.

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La haine, vitale et sans fin que je m’inspire : cette promptitude-là qui me tient, m’attachant à sa morne discipline qu’en revenant pointu, en passager foutu je promène les bas-fonds par une unique veine possible. Celle-là, justement que j’observe et qui à tout instant m’accompagne et m’enchaîne par l’effet d’une sorte de magie froissée, envahissante et hagarde, trapue dans sa carrure, à m’examiner de cette façon qu’ont tous mes morts de me toiser par leur reproche inutile et noir et qui ne manque pas de s’ébouler.

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Cette fureur tranquille à me rogner les gestes : tête, ventre et pieds tout au plus occupés à la circonscrire comme à l’anticiper.

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Ce que l’oracle disait déjà : toute la vie pour trois brouillards.

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Je m’en préserve par une garnison de paradoxes m’entrant comme père et mère, membres les plus proches au comble de la plus féroce et outrageante existence que je ne me figure pas mais qui plonge en moi comme le plus sombre habit qu’on m’ait fait.

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Dans mon vœu de boucherie, statique, enserré comme un bagnard, mon excavation seule, sans mobile, sans moteur identifiable, mon aisance immobile à vivre enfoui dans un cadavre.

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C’est leurs traces et non les corps qui m’attirent.

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Le silence entre autres sons et vertus carrossables.

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Voilà pour le cauchemar et l’empilement des laines. Voilà pour son maillage triturant les tempes de quelques flocons de plombs en avance sur les neiges.

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Avec les années, le cœur ne prend plus feu, il s’apitoie.

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D’une rive : l’honneur et la joie que certains de mes amis me font de m’être une consolation. De l’autre : mes manquements incontournables, mes irrépressibles petites lâchetés et ma semi-présence à leurs côtés. 

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Prégnance de castration entre jupe et chiffon, un pan de peau ravie et qui confine au ressassement.

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Imposante et presque impossible à supporter autrement que par une espèce de croulement soudain et illettré des idées, la soif avec laquelle tous les fracas du corps s’entêtent et se coordonnent pour assourdir sa crevure désireuse lui imposant ce veau au front nocturne et vide de peau.

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Il y a en arrière des mots une présence au faîte de l’abîme que je ne saurais rater ni encore moins méconnaître.

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Je me suis enfin convaincu de mains trop grandes pour ce que je suis. 

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L’oubli à plus grande échelle de propagation : seule la marche sait encore dispenser ce don.

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De cette pluralité de cirques et de cochons souillés dont le visage au jour le jour prie pour se défaire.

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Rares sont les baisers qui n’imposent pas leurs façons de pénitence et de chair mal arrivée. 

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De certains baisers, de leur saveur enivrante et de leur évanescence brûlée, de leur rébellion croissante dont on se relève avec, dans la bouche, comme un arrière-goût de banquier obèse. 

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De ceux taisant doucement le papier brûlé et qui savent encore proliférer en terrassiers corrompus et avides de soleil, de ceux qui sont des dernières flammes ou de la pluralité des vices au ras des yeux, au ras des lèvres, de ceux qui polémiquent suppliant qu’on les écoute, de ceux qui, doctement, accompagnent le mort dont ils sont tributaires, qui attendrissent les viandes d’un seul coup d’épée et qui sont tout à leur revanche, de ceux qui apprivoisent le troupeau et divertissent de la mort bien avant qu’elle n’arrive, de ceux qui bouchent une dent creuse et plongeante d’être en bute sous la langue, de ceux qui s’affermissent dans la solitude comme à la poursuite d’un mot qui s’entête à ne plus rien vouloir dire que sa grammaire détruite, de ceux, enfin, qui sont de ces troubles éducateurs, à la pulsion, à son amorce étrangère, à son amour immodéré des profondeurs.

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De cette branche ouvrière dont je suis le fils et l’irrécupérable matière : faire en sorte que la page n’emprunte qu’à sa jugulaire.

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Ce qu’il s’agit de détester dans une certaine poésie : ses leçons de simplicité.

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Des corps enlevés à leur journée de travail, les os mal éteints au sortir des fatigues, les champs brisés, l’articulation d’une douleur sur la soif et la faim, un automatisme de rien qui laboure la durée. 

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Quoi qu’ils supportent aujourd’hui, quoi qu’ils endurent et fasse dévier pour se faire entendre, les corps se sont avachis dans leurs viandes. L’interdiction de s’y dissoudre, n’en cède pourtant rien à la bête ni à la marchandise, si de ce corps-là, l’individu doit s’ensuivre, mais dissocié des autres ombres, réduit à sa carcasse la plus élémentaire, inatteignable d’être ainsi au plus simple, comme mis au ban de la pensée, incrusté en lui-même comme à une sorte de marché au fer et de constipation pâle.

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La solitude est un corps comme les autres, un passif rentrant les crocs.

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Amours et morts : de naviguer entre ces deux poignards, entre ces deux fossés comme entre deux contre-vérités, la peau n’est pas si convertible. 

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La solitude, comme une gifle à ne pas mettre entre toutes les mains.

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La page comme une saillie invasive, l’occupation d’une arrière-pensée qui reste à creuser.

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Tranché d’expérience, encore un peu lourd et gauche, encore un peu patiné par la solidité des faits qui nous racontent, entre les turpitudes et ce que leurs voix claquées ont à dire, un supplément d’acide à nos bouches qui s’imposent par une sorte de cuisson mécanique sans fin, de pétrin organique affamé du monde et qui donne et qui ne contredit rien.

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L’insomnie qu’on retourne d’une plus fameuse lumière : les yeux définitivement trop courts pour ça.

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