Un hiver en Bretagne (2/2)

par Sébastien Kérel. Lire le premier épisode.

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Un paysage lituanien à la fenêtre, au loin un bosquet
hoche une tête chauve comme un bulletin de vote
après la dernière élection. Le vent blanchit les vieux.
Le simple piéton hésite à sortir à la recherche
de cigarettes, du Graal d’un flocon de neige,
histoire de ne pas subir de reproches. Le gel
s’installe, évoquant ces forêts de l’Est où nulle gare
ne se profile à l’horizon quoique, malgré le retour
à la mode des champs, des pavillons blancs avec jardin privé,
on ne soit plus fait pour les usages anciens,
le réveil à l’aube sous le prosélytisme du clocher
né sous ces mêmes pluies avec l’horloge pour vicaire.

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À trois heures on descend sur la plage, les enfants
jouent avec l’écume sous la neige, sauf qu’avec l’âge
on se hasarde à une théorie du rivage, l’eau
nous paraissant plus froide qu’il y a trente ans. Le doigt
sur la langue – de quoi boire l’hiver dans un verre de sel pur.
Au pôle Nord l’ours polaire mue, pareillement la vie
intérieure se dégage du corps. Au-dessus de l’hôtel
le soleil de janvier travaille dans sa lanterne ; le souffle,
une plume couronnant le secret bien gardé de la bouche,
on ne sait si elle jure, ou écrit un mot d’excuse. Quarante ans.
Dans ces flaches peu profondes, cherche le flux de la dialectique ;
devant les villas les coquilles d’huître font un bruit de vaisselle.

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Nul n’attend plus la grive musicienne aux plumes craintives
au bout de son fusil, les feuilles des arbres crissent,
air de piano pour petite fille sage derrière un rideau de tulle
à la vitre d’une villa. Soleil froid et rétif. Depuis la plage chacun peut
clairement distinguer la rive opposée. Conjecture hâtive : demain
il pleut, et à midi dans les pavillons en uniforme à la sortie du village
sans doute encore une salade d’endives. Le temps est rude. La chasse
peut être interdite, maintenant qu’on doit tirer à vue. Sur la place
pas encore écrite, l’arbre sans racines fait un grand vide ; sur la digue
des vagues à l’allure sportive éclaboussent encore la promenade,
mais seulement à marée haute. Le soir se réchauffe les sangs
dans un verre de champagne ; le texte trop long du Nouvel An
crève dans une bulle, le temps trop court pour cuver l’année écoulée
comme si le pape allait chanter une berceuse scandinave.

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L’hiver éclaircit l’expression. Peut-être à cause
du vent froid mangé au moindre détour dans la rue, rien que
pour aller chercher des cigarettes. Dans l’ancien hôpital
des ombres orphelines jurent après les maladies communes
ayant trop souvent rendez-vous avec octobre, ou disons plutôt
qu’il n’y a pas entre les mots des autres et le sentiment la place
pour une feuille de papier à cigarette. Le feu dans la cheminée
tient un discours sur le mythe de l’intériorité. On allume donc
une Gauloise pour finir cette lettre à un ami perdu quelque
part en Finlande, au milieu de forêts de sapins aussi isolés
que des stalagmites dans le musée de Lascaux, ou ces quais déserts
qu’on trouve en banlieue après minuit, la boule au ventre,
l’œil levé vers les néons qui indiquent une direction, grésillant
faiblement à mesure que la nuit ferme à clef la station.

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En haut de la falaise on peut avoir envie de la chute des mouettes
en piqué vers les eaux gris-vert. Les mâchoires restent
serrées comme le poing. Des enfants aux anoraks
aussi luisants que des écailles de poisson jouent au cerf-volant
un peu plus loin sur la plage, un voyage en première classe
sans frais d’agence ni salle d’attente, mais à notre âge
on ne va plus voir le monde à l’envers. En quoi bien sûr
on a tort, on aurait des ailes sur le dos. Le ressac bouillonne
comme dit-on le cerveau à l’heure où il se rapproche
de la sortie du village. Les nuages, pages d’agenda froissées,
filent vers les grandes plaines usinées de l’Est
sans que, par malheur, on sache ce qu’ils ont pu nous dire.

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Un banal dimanche de Nouvel An sur le cap qui fend
la baie tel un silex et hache en deux le ressac, mais à la fin
la pierre cède. La pluie baptise la colonie de landaus,
cavaliers nomades en route pour quelque Amérique
sous une petite yourte de toile marine. On suit le fil de fer
qui défend toute possibilité de fuite. Sur la plage les algues
tracent une courbe avec la régularité d’un douzain, le sable
est grêlé telle la peau des anciens cénobites. Les rochers
ne croient plus à la révolution, et les mouettes se perchent
sur le four à boulet maintenant refroidi tels des douaniers. Au soir,
les enfants ont retrouvé la clef du labyrinthe dans leur poche,
le jour ne reviendra pas ; personne ne meurt dans sa terre natale.

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Les pieds tournent sur la plage où dorénavant plus personne
ne compte transiger avec l’hiver, les balançoires rouillées grincent
muettes comme des carpes, tournant à vide dans le vent
venu pour quelque enquête de voisinage. La craie craint que l’école
dans le village ne ferme bientôt. Les vagues sur la promenade
érodent les fondations flottantes des pavillons à l’avant-poste
humide de l’Europe qui dégénère en brouillard. Il n’y a plus
qu’à prendre son vélo de location pour espérer rattraper la pluie
entre les bornes universelles de la philanthropie. La lune pend,
imperturbable. La nuit la devine, accrochée à un fil caché qui tombe
de l’Olympe, bouton perdu. Au loin les cloches sonnent le rappel
pour quelque victime en retard d’au moins un siècle, alors
que le ciel a décidé seul d’une grande lessive sur les ardoises
et nul ne voit plus l’ultime saint en prose gravé au portail.

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La lune, une huître dans sa coquille. Les œillades
du phare égrènent leur langue latine. On suit cette courbe
éblouissante jusqu’au cimetière ; les mouettes criaillent
après l’hiver un oratorio au vent. Les chiens qui y voient plutôt
un requiem couchent dehors. Jadis, une grande jeune fille jouait
le soir au tennis entre des lignes de craie, avant de rentrer
en vélo acheter du pain sous la pluie ; la boulangerie ferme
toujours à sept heures pile, avant le dîner. Ici il n’y a toujours pas
de lumière la nuit, une décision de la mairie ; les ombres n’ont
nulle part où aller, et dans les coins mal dessoûlés l’ingratitude
guette – si bien que tu fais le tour malgré le chant des sirènes
rue Charles Cotard avant de déboucher sur l’Atlantique.

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La fenêtre est restée ouverte, sur le seuil c’est janvier
quoique la feuille du sapin persiste sur sa branche. Hier,
tout oscillait, les bateaux dans le port, les freux qui doutent
comme des voiles au passage du col. Les champs
sont à peine couverts de neige, en vérité rien ne nous quittera
pour une simple tache blanche sur l’aile ; la rue qui descend
vers le port finit en coupole accrochée par les cordages
au ciel gris comme la tôle. Le vent change dans les arbres
le point d’exclamation d’un rai de lumière ; de quoi s’imaginer
le consul de quelque province lointaine jonchée de varech,
Horace dans sa villa à colonnes, occupé à accorder son violon,
et là où l’empire est l’avocat du diable, on n’a plus qu’à cultiver
à la pointe du stylo des radis sous la pluie d’octobre, tel un peintre naïf,
tandis que le rossignol sonne l’alerte sur le mur du voisin.

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Échoué sur le sable, à laisser couler entre les doigts des grains
plus ronds qu’un pain de seigle, voilà qu’on les compte
comme l’ouvrier son salaire à la fin du mois. Des anges fictifs
et peut-être savants rient là-haut comme des baleines.
Contre cela nul ne peut rien. On s’endort dans le lit de la rivière
avant de songer à changer de place. Un temps mal mesuré passe
avec l’horaire de la marée, mais attendre la lune reste dans nos cordes.
D’ailleurs il pleut, d’où fuite précipitée vers l’auto pour s’abriter
sous la tôle, le toit sur laquelle l’averse crépite comme un tir
de mitrailleuse contre un bunker abandonné par l’état-major.
Les pneus chuintent sur l’asphalte tel l’archet sur le violoncelle.
Le vent redouble. De quoi reprendre haleine tel l’explorateur
amaigri plantant son drapeau au pôle Nord, lui qui observe
toute cette platitude à l’horizon, et pense à la vanité des clôtures.

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Un commentaire sur “Un hiver en Bretagne (2/2)

  1. J’ai vécu longtemps mon enfance et mon adolescence dans cet « avant-poste de l’Europe » que ce texte met si bien en valeur. Mes propres enfants ont grandi. Malgré le décalage de temps, lecteur, je m’unis à lui, je retrouve une partie de mes sensations. Les mots m’ouvrent un nouveau chemin vers ce temps passé. J’ai vécu loin de là, volontairement mais votre texte fait renaître ma nostalgie.

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