Une femme perd silence (5/7)

par Julia Lepère. Lire tous les épisodes.

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Entracte

Une femme est à l’orée de la forêt et regarde la scène sans être vue. Elle est vêtue de noir. 

Ferdinand, Marianne et Jack sont eux à l’intérieur de la forêt, tout juste dedans. Le soleil perce parfois à travers les arbres mais on ne sent pas sa chaleur à cause du vent.

Un piano joue l’andante con moto de Schubert auquel il manque deux instruments. Le son est maladroit, et vient peut-être d’une maison invisible à proximité. 

L’un joue à avoir été touché par un pistolet, se met au sol et fait semblant d’agoniser. Marianne pousse de petits cris en enlevant puis en remettant la main devant sa bouche, comme une peau-rouge. 

Bientôt, Jack et Ferdinand font aussi les indiens. 

La densité des branches et le soleil ensemble les nimbent d’une étrange lumière, on les dirait illuminés de l’intérieur. Nous sommes au printemps et pourtant le froid les tient comme au cœur de l’hiver. A cause du vent. Ils pénètrent plus avant dans la forêt et leurs ombres tremblent, leurs yeux s’habituent à ne plus se voir. 

Hors de vue de la femme en noir, depuis le centre de la forêt, Marianne aperçoit un lac qui produit des milliards de miroitements comme des milliards de reflets de branches enneigées comme des milliards de gouttes de rosée sur les bois d’un grand cerf.

Le ciel est pâle, soudain la brume fait oublier toute existence réelle et tout le monde devient fantôme.

Quelque chose inquiète Ferdinand dans la trace laissée dans leurs yeux par le soleil, Something is wrong dit Jack et Ferdinand de répéter Quelque chose cloche, pendant ce temps Marianne chante une chanson dans sa langue et les intonations qu’elle lui donne semblent la recouvrir de milliards d’écailles. Elles tintent comme des cloches. 

La brume qui les entoure ne leur semble soudain pas naturelle, comme quelque chose qu’ils auraient emporté de l’extérieur de la forêt jusqu’à elle, comme un corps étranger qui se dissémineraient en dehors d’eux sous la forme d’une illumination.  

Le paysage du lac est tout proche mais infranchissable, la vitre de l’écran les sépare du monde et ils semblent en prendre soudain conscience. Ils sont dans un film, ces gestes ne sont pas les leurs. 

Nous ne créons pas les rayons du soleil, dit Marianne dans sa langue du Nord, nous ne créons pas les flammes des feux follets. Elle se retourne vers Ferdinand et Jack : 

Quelque chose ne tourne pas rond et j’ai l’impression que vous deux vous cherchez 

Et Ferdinand de finir : A me tuer, oui. 

Les deux hommes s’approchent d’elle tandis que la femme en noir, tenant une feuille blanche à la main, s’apprête à pénétrer dans la forêt.  

Fondu au noir.

8) Le réalisateur avec Jack

Vagues sur vagues, la mer est belle à filmer avec ses miroitements il fait chaud nous sommes en Méditerranée. Le réalisateur est satisfait, il porte une casquette pour se protéger du soleil.

D’abord, il filme la mer seule avant d’y disposer le corps, flottant comme une branche. Plus tard cette branche viendra le hanter. Nous n’en sommes pas encore là car nous sommes revenus en arrière. 

La mer survient à un moment donné du film, à peu près maintenant, à la moitié du film, une mer du Sud avec une grande chaleur qui envahira tout et des vagues pour ne plus se tenir debout. 

La caméra s’éloigne du corps et arrive dans une crique, autour d’un arbre dont les branches caressent la surface de l’eau, de l’eau de mer qui ici est tout à fait inoffensive, on y a pied. 

Des papillons -des monarques précisément- tous de la même couleur, voltigent. Ils sont si semblables qu’on les croirait les doubles les uns des autres. Impossible de savoir où se trouve l’original, il n’y en a d’ailleurs pas et tous semblent être advenus en même temps au monde. 

Tout prend leur teinte dans le monde. Les yeux de la femme prennent leur teinte. La rivière prend leur teinte et le souffle de Jack, Jack soudain dans l’image flottant comme une étoile de mer dans l’eau et comme un bout de bois emporté au loin sortant de l’image et

L’air entre lui et eux

Prend la teinte des papillons aussi

D’habitude on ne voit rien de l’air sinon ce qu’il produit ; les mouvements qu’il donne aux choses mais dans ce film, du moins à ce moment cet endroit du film, 

L’air a une couleur et se voit 

C’est de la magie noire dit la femme et le réalisateur de répondre : Non, c’est du cinéma. De natura rerum. Le cinéma expose le réel, il expose la nature, la dénude et la dévie. Il faut montrer la nature de la chose, la chose, il faut l’exposer en gros plan l’épingler au mur comme un papillon. Le corps se dissèque comme la vague et se chevauche pareillement. Dans mon film l’air peut avoir une couleur Jack être un papillon et vous, 

Ne pas exister. 

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