Au lieu d’un poème

[édito] par Pierre Vinclair

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Dans Inventio, Guillaume Artous-Bouvet caractérisait l’invention propre de la poésie moderne comme le revers et l’aggravation d’une triple crise de ses fondements. Le poème, en effet, ne dirait rien du réel (celui-ci « excède la langue en quoi s’y risque la diction »), n’exprimerait pas non plus la pensée d’un sujet (mais seulement « l’écho incertain d’une voix qui sans cesse contrarie sa propre assignation personnelle »), et se déchirerait dans l’accusation de la langue qui le porte (elle n’y « cesse de se traduire elle-même ») (p. 24 pour ces citations). 

L’œuvre de Mallarmé, déjà, pouvait être lue comme la dramatisation achevée de cette triple crise du réel, du sujet et de la langue. La fleur du poème est, on le sait, « l’absente de tous bouquets » dans Crise de vers qui prône aussi « la disparition élocutoire du poète », cédant « l’initiative aux mots » — ceux-ci pourtant tout à fait impuissants à rien ajouter à « ce qui est » : à l’issue de l’opération poétique d’un coup de dés, « rien n’aura eu lieu que le lieu. » 

Si Mallarmé lui-même nous incite à lire dans cette dernière formule une tautologie signalant l’inanité de ses propres bibelots (« ce qui a lieu a lieu », le poème n’y ajoute rien), il est remarquable que sa signification courante l’excèderait de loin et révélerait tout autre chose, affirmant puissamment que « ce qui aura existé vraiment, c’est le lieu ». Or, la mise en exergue de cette question du lieu relance un peu, si l’on peut dire, les dés : un poème peut être privé de fondements et toutefois avoir ou, tout du moins, s’ancrer dans un lieu.

Un poème, sans doute, s’invente quelque part : dans un train, sur un trottoir, près d’une fontaine, à son bureau. Ce lieu, sans doute aussi, ne relève pas tant d’un chez-soi que d’un ailleurs, fût-il circonscrit. Parce que nulle part nous ne sommes chez nous ou, plus prosaïquement, parce que le poème s’excite dans l’inconfort et l’étrangeté. Il s’écrit dans l’exil et certains sont exilés où qu’ils soient. 

Le lieu est d’abord la circonstance de l’écriture : son contexte. Quelle que soit la manière dont il pèse sur le texte (explicitement, tacitement), il offre de la matière au poème infondé. 

Dans son organisation particulière, circonscrite et contingente, le lieu est une scène où le réel joue son spectacle protéiforme, toujours à déchiffrer. Le poème qui propose ses services, ne dispose depuis toujours que des moyens les plus pauvres (le souvenir de quelques ratages ; une philosophie inquiète ; le degré zéro des technologies éprouvées de la littérature ; la coupe ; le goût des jeux de mots) pour reconstituer sur sa page une maisonnette de vers. Elle est précaire mais habitable : un esprit (ou appelez ça comme vous voulez) peut y passer du temps. C’est aussi un lieu ; qui veut l’« habiter en poète » réapprend à lire.

Lorsque la Terre entre elle-même dans une crise qui signifie l’appauvrissement radical et définitif de tous les lieux (dont elle forme l’intégrale), le poème est sommé, tel le pompier devant interrompre une dispute amoureuse pour partir éteindre un feu universellement fatal, à sa guise de faire le deuil de ses fondements ou de la « crise de vers » qui prétendait parer au pathétique de leur perte, et de se rendre aux lieux.

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