Choses qui gagnent à être lues

par Yves di Manno

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3. Leslie / Layli
ou :
d’un champ politique enfin !

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Etrange coïncidence en cette fin d’année 2020, au moment où le plus grotesque président de l’histoire des Etats-Unis, enfin désavoué par une majorité de ses concitoyens, achève dans un misérable combat son sinistre mandat : deux livres paraissent simultanément en France, composés à trente ans d’écart par deux poètes nord-américaines et reposant chacun à sa façon – dans un contexte fort différent – la question sans cesse en suspens d’une écriture engagée qui, sans rien abdiquer de ses exigences formelles, ne renoncerait pas à la critique active de la réalité (politique, sociale, culturelle) dans laquelle elle s’insère et qu’elle ambitionne à son obscure manière de changer. Il s’agit dans les deux cas de deux longs poèmes en plusieurs mouvements s’inscrivant dans la lignée de l’épopée moderne (appelons-la ainsi, pour aller vite) qui caractérise un axe important de la poésie, outre-Atlantique, mettant en avant de manière souvent critique les aléas du rêve communautaire plutôt que les errances, les illuminations ou les troubles d’un seul. Ce chant commun a pris de multiples formes au fil du dernier siècle, sans jamais entamer la singularité des œuvres qui l’ont illustré, leur ouvrant au contraire des perspectives que le seul lyrisme individuel n’aurait jamais pu leur offrir. Respectivement parus dans leur pays en 1988 et en 2017, way de Leslie Scalapino et Attendu que de Layli Long Soldier participent de cette longue tradition moderne : à trois décennies d’écart, dans un monde dont la déshumanisation n’aura fait que croître – et où la littérature aura subi de graves mutations – ces deux ouvrages frappent par la violence historique et sociale dont ils portent les traces, tout autant que par l’évidence, la rigueur, la beauté heurtée de leur chant. Ils peuvent bien sûr se lire indépendamment l’un de l’autre. Mais considérés ensemble, puisqu’ils voient le jour la même année chez nous, leurs énoncés convergent sur bien des points, regardant les fondations idéologiques d’un monde dont ils dressent en quelque sorte le procès.

Leslie Scalapino (1944-2010) est généralement associée à la nébuleuse des language poets, à laquelle elle a participé depuis sa Californie natale, à travers de nombreuses manifestations publiques et sa petite maison d’édition O Books : elle partageait alors les grands choix esthétiques du groupe, sa remise en cause de l’ordre rationnel du discours, son rejet de la politique économique et impérialiste des Etats-Unis (le dernier volume du Grand Piano [1] lui a d’ailleurs été dédié après sa mort en 2010). Cela ne l’a pas empêchée de revendiquer d’autres héritages – celui de la Beat Generation et de certaines traditions orientales en particulier. Son enfance passée dans divers pays d’Asie l’a durablement marquée et le regard qu’elle a porté toute sa vie sur sa propre société conserve la trace de cet écart initial, tant géographique que culturel : l’étonnante Autobiography publiée en 2003 en témoigne éloquemment. Son œuvre d’une grande diversité (poésie, théâtre, essais, fictions…) n’a d’ailleurs rien de monolithique et explore de multiples pistes. Entre ses premiers poèmes en prose « oniriques », ses strophes syncopées et ses longues narrations déconstruites, assez proches finalement dans l’esprit de celles que composait Ron Silliman à la même époque (Defoe en particulier, fascinante plongée dans des paysages mentaux que le langage fracture et recompose), les divers registres de son écriture participent tous d’une remise en cause radicale de la réalité telle que nous la percevons d’ordinaire et puisent dans les strates les plus secrètes d’une mémoire tant individuelle que collective.

[1] The Grand Piano est une fascinante tentative d’autobiographie collective entreprise à l’initiative de Barrett Watten et parue en dix élégants petits volumes de 2006 à 2010. Le projet consistait à réunir virtuellement (par le biais d’internet) dix des principaux language poets californiens, dispersés depuis lors aux quatre coins du continent, afin d’évoquer l’émergence du « mouvement » à San Francisco entre 1975 et 1980 et les réflexions que cette entreprise à la fois individuelle et collective leur inspirait, une trentaine d’années plus tard. Les dix participants (ou pianistes, comme ils se désignent) interviennent dans chacun des volumes, élaborant un dialogue nombreux où alternent le témoignage, l’analyse, l’autocritique… Outre son intérêt historique, le résultat est d’une qualité littéraire et humaine tout à fait remarquable.

Après le petit volume publié à la suite de son passage à Royaumont : La foule et pas le soir ou la lumière, traduit par Auxeméry en 1992 (ce qui ne nous rajeunit pas…), way est son premier livre intégralement – et magnifiquement – traduit en français. C’était aussi, aux yeux de Leslie Scalapino elle-même, l’un des moments clefs de sa trajectoire : une œuvre-charnière en quelque sorte, qui a radicalisé ses recherches antérieures tout en ouvrant la voie à un nouvel espace poétique. Composé de six sections qui sont autant de mouvements (au sens musical du terme) d’un long poème éparpillé – ou  mis en pièces – way déploie comme dans un kaléidoscope des constellations d’images, des éclats de phrases, des fragments de mots tour à tour opaques et lumineux, en faisant alterner de brefs instantanés dont les motifs reviennent en boucle et une série de scènes plus intimes, d’une troublante sensualité : comme si la présence oppressante de cet univers urbain – échangeurs, containers, gyrophares… – ou l’indigence des sans-abri réfugiés le long des trottoirs faisaient écho (ou s’opposaient) à la violence moins visible mais tout aussi tangible des corps travaillés par le désir. Cette violence, ce désir, font éclater à son tour le langage qui les transcrit et ne peut plus, dans le contexte contemporain, qu’en assumer la dispersion. C’est évidemment sous cet angle que way s’avère le plus ouvertement politique : en transposant dans la matière écrite et les distorsions de la syntaxe les contraintes que cette société fait peser sur ses membres, les barrières qu’elle leur impose et les carences qui en découlent. Mais une autre interrogation, plus souterraine, traverse également ces pages, concernant l’illusion fondamentale que véhicule sans doute une conception purement matérielle du monde – et la chance qui nous serait laissée – par le truchement d’une écriture sérielle, répétitive, envoûtante – de percevoir les éclats d’une réalité moins immédiate… Tout le travail de Leslie Scalapino à partir de ce livre s’acharnera à la saisie de ces lueurs cachées, qu’elles émanent de l’histoire intime ou des grandes failles collectives qui lézardent nos sociétés.

Née en 1973, Layli Long Soldier est une poète du peuple sioux oglala écrivant en anglais. Attendu que est semble-t-il son premier livre de poésie, paru en 2017 aux Etats-Unis où il a connu un certain succès : sa traduction intégrale et presque immédiate en français est un phénomène suffisamment rare pour être salué – d’autant que pour un coup d’essai, il faut bien reconnaître qu’il s’agit d’un coup de maître. Parce qu’il évite toute revendication simplificatrice, tout discours moralisateur, et se place d’emblée sur le terrain subjectif en s’appuyant à la fois sur des souvenirs personnels et sur la mémoire plus ancienne d’une communauté dans laquelle l’existence de l’auteure reste profondément ancrée, ce poème fragmenté – mais d’une remarquable unité – sonne juste de part en part : son inscription dans une histoire radicalement niée nous touche d’autant plus que c’est une voix solitaire qui l’exprime et en porte la blessure inguérissable, bien au-delà du simple « témoignage » ou de la revendication communautariste, comme c’est souvent le cas chez les native american poets contemporains (l’anthologie que Joy Harjo a rassemblée cette année chez Norton en offre de fréquents exemples). Bien qu’il soit écrit dans la langue des conquérants – ou peut-être pour cette raison même, qui travaille et perturbe le texte de l’intérieur – Attendu que parvient quant à lui à inverser la perspective, démontrant comment la destruction continue d’avoir lieu, perpétrée par les héritiers actuels des colons européens à travers l’ordre caché de leur discours et sa prétendue repentance : c’est tout l’objet de la seconde partie du livre, qui démonte point par point une récente déclaration du Congrès américain, censée reconnaître les « préjudices » subis par les occupants légitimes de ce continent. Avec une ironie cinglante, Long Soldier déconstruit un à un les énoncés du texte, mettant en lumière l’hypocrisie et la bonne conscience qui le sous-tendent, ainsi que la négation dont il perpétue la logique sous le couvert d’un discours « humaniste » qui n’est évidemment pas en mesure d’effacer ce crime originel. Pour notre part, lointains descendants faut-il le rappeler de ceux qui envahirent jadis et détruisirent le Nouveau monde, nous ne pouvons qu’en assumer la honte à distance, dans notre Europe exténuée… 

Mais avant cette impeccable et implacable réfutation, Layli Long Soldier a rassemblé dans la première partie de son livre les pièces d’un puzzle plus intime, des scènes morcelées de la vie ordinaire d’une Indienne d’aujourd’hui, de son enfance à la naissance de sa fille, qui prennent un singulier relief face au néant américain dans lequel elles s’inscrivent et qu’elles mettent cruellement en évidence. Le fait de prendre corps à travers une écriture – et une prosodie – marquées par les prolongements les plus récents de la poésie expérimentale aux Etats-Unis leur confère une densité supplémentaire. Distorsions du discours, vers brisés, courtes proses et strophes syncopées, comme déchirées de l’intérieur par l’invisible blessure qui les traverse : la composition et le montage du texte dans son ensemble sont d’une netteté, d’une transparence parfaites. Au centre du livre, venant clore cette première partie, le poème sobrement intitulé « 38 » (du nombre de ses victimes) remet en lumière la plus grande exécution de masse « légale » de l’histoire américaine, ainsi que ses causes profondes et toujours dérangeantes : l’origine « objective » des révoltes indiennes. Aux antipodes de tout didactisme, ces pages qui mettent en scène (pour la réfuter) leur propre rhétorique tout en rappelant avec une économie remarquable un épisode parmi tant d’autres du plus grand génocide de l’histoire occidentale, sont tout simplement bouleversantes. On ne devrait plus mettre les pieds aux Etats-Unis – a fortiori si l’on est Européen – sans en avoir pris connaissance.

Il est rare que des livres d’aujourd’hui remettent en lumière chez nous dans une telle clarté (et une telle rigueur formelle) le dialogue secret mais décisif qu’entretiennent parfois poésie et politique, au sens le plus noble du terme. Bien que composés à trente ans d’écart, way et Attendu que s’avèrent donc exemplaires sous cet angle. Qu’ils aient été écrits par deux femmes – aux trajectoires du reste fort différentes – est sans doute le fait du hasard. Que leurs trois traductrices (Isabelle Garron, E. Tracy Grinnel, Béatrice Machet) et leurs deux éditrices (Fabienne Raphoz, Isabelle Sauvage) soient également des femmes est déjà plus troublant… Sauf à se demander où sont les hommes dans cette affaire, je n’en tirerai aucune conclusion de nature générale. Mais s’agissant de deux poèmes portant un regard aussi critique sur leur époque – et perturbant de l’intérieur les règles de leur propre langue – c’est peut-être le signe que les choses sont en train de bouger, aussi bien en France qu’outre-Atlantique, face à l’hégémonie de la patriarchal poetry, pour détourner à notre tour l’imparable formule de Gertrude Stein…

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Leslie Scalapino : way, traduit par Isabelle Garron et E. Tracy Grinnell, Editions Corti, « Série américaine », 2020. 160 pages, 19 €.
Layli Long Soldier : Attendu que, traduit par Béatrice Machet, éditions Isabelle Sauvage, 2020. 120 pages, 24 €.
The Grand Piano I à X (de 80 à 272 pages selon les volumes), Mode A, Detroit, 2006-2010. Les dix « pianistes » (Rae Armantrout, Steve Benson, Carla Harryman, Lyn Hejinian, Tom Mandel, Ted Pearson, Bob Perelman, Kit Robinson, Ron Silliman et Barrett Watten) collaborent collectivement à chacun des volumes.
When the Light of the World was Subdued, our Songs Came Through : a Norton Anthology of Native Nations Poetry edited by Joy Harjo (and contributing editors), Norton, 2020, 460 pages.

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