Une femme perd silence (4/7)

par Julia Lepère. Lire tous les épisodes.

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2) Confusion de feuilles
Faire le tri dans les images
Dans le film qui n’existe pas j’aimerais qu’il y ait
Des ombres à regarder, dit la femme

Voici l’ombre de feuilles sur d’autres feuilles, un ailleurs se glisse et recompose l’image.

On peut regarder longtemps, on peut arrêter l’image et s’y glisser également. Projeter son ombre sur l’ombre des feuilles de l’arbre qui est hors champ.

La forêt ainsi a l’air très différente. On pense à l’endroit d’avant, quand le jour existait. La feuille blanche a grandi et aucun tronc ne la transperce plus.
Il fait nuit. La terre mouille les ombres. Une menace sommeille dans une feuille plus visible que les autres au premier plan.
La terre a été foulée, quelqu’un est venu d’ailleurs pour poser cette feuille blanche et peut-être recouvrir quelque chose, quelqu’un(e).
J’imagine qu’un corps repose derrière la feuille blanche, à côté du piano. Vous souvenez-vous du piano imaginaire ?
Le corps n’est pas forcé d’être mort, le corps peut aussi bien avoir trouvé refuge ici, fuyant ou par sa volonté propre, le corps peut aussi bien vouloir se trouver au contact de la terre humide.

Dans le film qui existe il y a cette scène dans la forêt, où Marianne et Ferdinand dansent et chantent ensemble. Ils ne parlent pas de la même chose, ils jouent et elle fait de petites moues, comme une enfant capricieuse.

Le réalisateur la veut ainsi, petite bête folle la femme feuille au vent feuille blanche étourdissante feuille tournoyant sur elle-même, sans poids.

Dans la forêt la caméra attend que quelque chose se produise.

Le piano joue du Schubert.
Nous sommes le jour, puis la nuit, un homme joue du piano et une femme le rejoint, elle se glisse dans la blancheur de la feuille et des feuilles recouvrent cette dernière, confondant son ombre avec la leur.
Elle se pose sur le sol comme un papillon sans être visible à l’image, elle tente de ne faire qu’une avec la terre sur laquelle elle repose, comme dans l’eau de sa baignoire comme dans le sable de la plage de Méditerranée elle tente d’annuler son corps, elle se recouvre de feuilles avant de disparaître totalement, elle se couvre de terre jusque dans la bouche, le piano joue toujours le jour d’avant et sa mélodie va jusqu’à la nuit.

L’homme est à cheval sur la branche de l’arbre qui porte les feuilles qui projettent leur ombre sur la feuille blanche. Mécaniquement, au sol, comme les enfants dans la neige, la femme exécute un mouvement d’essuie-glace avec ses jambes et ses bras qu’elle fait bouger symétriquement, en même temps. Elle fait penser à un papillon. La femme et l’homme ne sont pas dans le même espace-temps, Ferdinand cherche Marianne hors du cadre. Dans sa main, il tient un pistolet.
La terre parvient jusque dans les oreilles de Marianne, elle n’entend plus que son propre pouls.

Le spectateur peut imaginer que Marianne a agi ainsi pour que le piano se taise enfin.

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6) Dans la même salle de cinéma, Jack seul

L’écran blanc fait place à l’image d’une femme brune, assise sur un lit. Marianne. Elle est jeune, ses cheveux sont coupés juste au-dessus de la nuque, ses yeux sont grands et d’une couleur changeante, une couleur de sombre forêt. Il y a du jaune dans les yeux de la femme.

Le journaliste l’interroge :

– Vous vous trouvez jolie ?
– Non. Silence. Je ne sais pas.
– Quand vous vous regardez dans un miroir, est-ce que vous vous dites : je suis à mon goût ?
– Je ne me pose pas la question, non, je ne crois pas.
– Alors, quand vous vous regardez dans la glace, vous vous dites : je suis laide ?
– On me trouvait très laide dans mon pays.
– Vraiment ?
– Oui. Rire. Je vous assure.
– Comment l’avez-vous trouvé lorsque vous l’avez rencontré ?
– Qui ? Ah. Je l’ai trouvé très timide, un peu brusque.
– Les hommes timides vous attirent ?
– Je ne sais pas. Elle rit en renversant sa tête en avant, laissant apparaître sa nuque. Il rentrait dans de grandes colères, il partait soudain, en claquant la porte, il ne disait pas bonjour aux gens.
– L’avez-vous aidé, l’avez-vous changé ?
– Je ne sais pas. Elle change de position sur le lit. Peut-être un peu, peut-être que je lui donne confiance.
– C’est ça, ce que vous lui apportez, de la confiance, à cet homme que vous qualifiez de timide ?
– Oui, j’imagine.
– Et vous, que vous a-t-il apportée ?
– A moi ? Ouvrant plus grand ses yeux. Enormément, je…
l’interrompant : Des livres, de la musique, culturellement bien sûr ?
soudain grave : Ah oui, bien sûr. Il m’a tout apportée, oui.

On quitte l’interview pour revenir dans la salle de cinéma.
Jack est filmé d’au-dessus, sa tête est renversée : il regarde droit vers nous.

Ferdinand se tient assis dans l’ombre à ses côtés, ainsi le spectateur se demande s’il s’est toujours tenu dans l’ombre aux côtés de Jack, ou bien s’il est apparu pendant l’interview de la comédienne.

Le réalisateur arrive dans le champ en criant : Cette interview existe pratiquement mot pour mot, c’est du plagiat je vais le dire que vous n’inventez rien

Noir.

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