Un hiver en Bretagne (1/2)

par Sébastien Kérel

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La neige tombe comme du plâtre sur le schiste,
à la radio les routes inquiètent le baromètre
transportant à défaut d’instructions claires
les rares autos vers le pôle Nord ; les maisons
se recroquevillent en famille, autour de la cheminée
un étranger n’aurait pas la parole. Les flocons, combatifs,
envahissent les prés désarmés. Le vent gelé borde
le cordage des pins sur la plage pleine de grain.
Pas un paroissien, mais l’ombre est splendide.
Le passé à son tour grelotte. Rien que le vent
criant à des lieues à la ronde des phrases en latin
sous la menace d’une panne générale.

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Le froid nous a cueillis d’un coup, à peine sur la côte
hystérique. Les doigts, gelés comme la rime obligée
dans le sonnet crissent avec le bruit du papier ; notre crime
est d’avoir attendu trop longtemps que la province
se détache du continent. La neige encouragée par le vent
redouble. Le blouson gonfle avec les ailes des goélands,
et nul ne parvient à allumer sa Gauloise. Les rochers
brillent à l’image d’une table en acajou dans le salon
d’une villa Belle Époque, et on se sent presque chez soi. Rien
ne manque, l’écume, le parquet avec une écharde au pied
le sonnet qui vacille sur son piédestal – de quoi vouloir
s’installer dans le fort suspendu dès la nuit tombée.

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Les nuages tombent depuis le ciel mouillé, midi
sonne comme une étoile après un mirage, à courir
à longues foulées sur la plage déserte. Ironie du sort,
la pluie se change en neige dès qu’on quitte la ville. Reste
à trouver du réconfort dans des conversations douteuses
avec la nouvelle année cette fois encore de passage
au bout de phrases ponctuées d’averses. Car à tout il y a
une limite, même la distance que peut couvrir un goéland
en route pour l’île de Terre-Neuve où tu as une amie
ensevelie sous une église de neige. Un bref courrier donc,
avant de revenir s’occuper de la météo, du sable sur la plage
où les enfants s’affairent en architectes du dimanche.

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Dans la cheminée les braises protestent si on ne leur donne rien.
On peut jouer aux dés avec des idées fixes pour tuer le temps,
laisser pendant des heures le feu fondre avant une nuit
d’alcool froid dans la cuisine ; peu à peu le crâne se replie
comme le crabe sous son rocher car à cette heure
la marée monte. Le jardin a des airs de Laponie,
l’auto en allant chercher le pain a grincé comme un vieux
dévissé par les rhumatismes ; le feu au soir fascine la bougie,
tremblant à l’idée que le vent pénètre dans la pièce
avec un mauvais souvenir. Un air de musique baltique
marche classiquement dans le salon. Le vent glacé est ingrat.
À la fin du concert le violoniste va fumer une cigarette.

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Maisons comme des lanternes éclairées de l’intérieur, projetant
dehors une lumière vive. Des révolutions marchent dans le soir
avec le vent d’ouest et tournent en rond. La rue est déjà
couchée. Une troupe de scooters fait chorus, sachant bien
qu’il faut s’asseoir dans la cendre pour que les rois mages
vous fournissent la myrrhe et l’encens en échange d’histoires
à dormir debout. Les nuages y restent indifférents. Chose
à laquelle tu voudrais bien parvenir, avec un vers. Sauf
qu’il n’y a plus de dieux. Autant se confier auxdits nuages.
Bien qu’il pleuve à verse comme au Brésil, il fait un froid
à briser la glace, et regretter qu’aucune Amazone ne surgisse
par miracle au coin de la rue, avec les seins pour tour Eiffel.

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Là où la nuit tombe seule le pommier ne reconnaît pas les ombres
cachées derrière la haie de thuyas mal taillés. Au-delà une lettre fuit
vers quelque boîte aux lettres, au-dessus les lumières se sont tues
sauf une lucarne ovale – et à travers ce miroir on peut regarder
quel chemin vient de finir sa course dans le verre. La pelouse
reverdit sous la pluie avant le Nouvel An. Sous le pommier,
un autoportrait de décembre sans pronom personnel ;
chaque cargo passant dans le couloir de la Manche
est une hypothèse biographique. Tout au moins la question
reste ouverte, comme la fenêtre pour fumer. Dehors, le tronc
du pommier est plus raide qu’une colonne vertébrale, puis la lune
avec son air de clown perce à travers les nuages comme la nuit gelait.

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Là-haut, levant leurs questions vers la lune, ou peut-être les couronnes
de Noël les gamins courent encore après des autruches en plastique
inutilement puisque le trou est dans le ciel. Tout à coup il fait aussi noir
qu’au pôle Nord dans la rue rendue à la banquise. Peut-être
un court-circuit car l’orfèvrerie lumineuse expire, ou bien le résultat
des économies voulues par la mairie. Jamais content, le tiroir-caisse
fulmine dans sa boutique. Au casino, des monnaies provinciales
changent de main. Les huîtres comptent leurs dernières heures,
trois ans à purifier l’eau grise de l’Atlantique – et bernique. Preuve
que rien ne sert de se refermer dans sa coquille, si bien que chacun
consulte avec philosophie les résultats du loto ; heureusement
le fleuriste n’a plus de roses. Sur les trottoirs aussi luisants
qu’un bonbon au réglisse, la lune laisse à dessein des signes
mais sans rendre aux passants la formule de l’alphabet.

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La gare paraît floue, tel un chiffon mouillé sur le rebord d’une cuisine
et la nuit encore est pluvieuse. Les voitures cherchent un coin tranquille
pour le week-end à travers l’offensive de la neige, les tôles
fument comme des cheminées d’usine devant le hall de la gare,
moteurs repliés contre janvier. Quelqu’un patiente sous le mur
fissuré du bistrot pour une cure de café tiède, attendant le dernier
train depuis Paris. Sur la côte les futaies aux grandes tiges
se figent sous leurs robes vertes de derviches, tuiles serrées
contre les dunes comme en Courlande, du temps
que l’aristocratie soviétique fusillait nos illusions sous des ombrelles.
Tu sors d’un puits de lumière crue. L’auto patine sur la mélasse
du parking avec sa neige à moitié fondue, trois mois avant la cueillette
des jonquilles depuis que la victime se contemple dans une assurance-vie
et qu’oubliant le vertige nul ne songe à solder l’impossible dette.

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À 40 ans on peut loger dans l’obscurité, sans les ombres
du matin remontées en haut des arbres du jardin
menacés par la calvitie, pour ne plus avoir qu’à tourner les pieds
comme sous les bancs de l’école ; à lire sur le tableau noir
l’orthographe des débuts, les notes qui orchestrent les passions
toujours locales. Sortir vous fait scintiller dans la rue, bibliothèques
provinciales aux livres fermés avec l’hiver ; désœuvré, le passant
se récite la neige bleue d’un vieux poste à travers les vitres
classiques d’une villa de vacances familiales, ou avant-hier rue
Jean Robert une jeune fille au piano révisait son voyage
à Venise, claquant des dents pour sa dernière saison – un intermède,
le réconfort de la pluie reviendra demain. La nuit les oiseaux
partent, les réverbères fous se prennent pour le phare de Bangor,
sans qu’on éprouve nulle hâte à retrouver l’asile de son lit.

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Café dans l’après-midi sur le port. Le ciel rigide semble
ne pas vouloir bouger d’un nuage. Les parasols et le cidre
ont un goût de vacances, mesurant le temps perdu à des broutilles,
des heures dans la pluie régulière des bureaux, le discours du maire
à la remise des prix pendant qu’on remonte le col de sa veste.
De rares fantômes passent en grand deuil, sur le pavé rajeuni
le gel claque telle une voile ; à mesure que la marée monte
les vers descendent. Nul besoin de ranger
le plaisir au frigo. La Vierge depuis son oratoire
souffle sur la plume abstraite que fait le café brûlant
d’une amie de vingt ans dans l’air froid, te disant que tu as vieilli
tandis qu’enfin la marquise s’anime, annonçant une averse.

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Un commentaire sur “Un hiver en Bretagne (1/2)

  1. Toute la nature a ici la chair malicieuse, et le coeur intelligent . L’armada de clins d’oeil croisés que lui fournit le poète lui forme (entre Héraclite et Léon-Paul Fargue, ne craignons pas ici, parmi d’autres, d’illustres parrainages) un admirable regard. Bravo, monsieur Kérel ! Sa révélation dit la vôtre !

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