Un Chant général

par Guillaume Condello

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Comment faire chanter les archives ? Dans les traces infimes qui sont laissées par le passage de l’histoire, se joue la possibilité de recueillir ce qui n’a pas été, dans un premier temps, considéré digne de mémoire, ce que l’Histoire, écrite par la voix forte des vainqueurs, n’a pas retenu. L’archive, c’est ce qui est en attente de son chant, de la voix qui pourra lui rendre la sienne, les siennes.

Car c’est un exercice de polyphonie que de faire chanter les archives. Rukeyser, Reznikoff, Sebald, Pic, etc. mettent en scène les grands comme les petits, les bourreaux aussi bien que les victimes, toutes les voix qui veulent s’élever, étouffées sous la couche de poussière du temps, pour retrouver leur voix. Le poème est là pour amplifier ces voix, celles des morts, les accueillir dans la sienne pour les faire enfin retentir : le chant des archives, c’est une polyphonie des morts, dans un mégaphone.

Il n’est donc guère étonnant qu’on retrouve des tropes stylistiques récurrents : citation, collage, paraphrase ou résumé des sources, usage de l’image (photographies ou dessins), de données chiffrées (présentées ou non en tableaux). C’est que le chant doit ici porter sa charge de réel, jusque dans sa matérialité même. La langue a pour tâche, quels que soient les moyens employés, de retrouver le noyau essentiel de ce que l’archive portait : il s’agit d’y donner dans sa simplicité la plus nette, la plus factuelle, les faits. Le chant est celui des choses mêmes. La langue du poème doit pouvoir laisser entendre ce qui dans les archives était en recherche de sa propre expression. C’est à la fois un exercice de polyphonie et de possession : ce n’est plus le poète ou la poète qui parle, mais les voix disparues – ou qui n’ont jamais été entendues. Foucault, dans un autre domaine, montrait le tragique de ces vies dont la seule trace consistait précisément dans ces rapports qui les nient en les consignant. D’où cet étrange recueil de poèmes en prose ready-made, cette anthologie des êtres obscurs qu’est La vie des hommes infâmes.

Mais comment faire chanter les archives futures ? Nos archives sont prises dans une croissance exponentielle absolument sans précédent. Les traces ne sont plus uniquement faites des textes, ni même de mots, mais sont devenues principalement numériques, et dans des proportions absolument incroyables, impossibles à manipuler – même si l’on a le goût de l’archive. Le Big Data peut-il constituer une archive – plus précisément : peut-on faire chanter cette masse si ample qu’il est impossible de la saisir ? Le chant des archives futures sera-t-il préparé par des algorithmes ? L’enjeu est de taille. Doublement : car depuis relativement peu, ce n’est pas uniquement la vie des hommes, illustres ou infâmes, que nous avons fait entrer dans le champ de l’archivable. Nos capacités de connaissance sont en train (pour le meilleur aussi bien que le pire) de rendre possible un archivage généralisé du monde, depuis ses débuts jusqu’à la frange la plus étroite du présent. Quand les voix qui sortiront de ces archives seront enfin audibles, ce ne seront plus uniquement les hommes vaincus par d’autres hommes que nous pourrons entendre, mais – peut-être – le chant de ces autres êtres qui ont toujours été tenus au silence, le chant des animaux, des plantes, le chant des pierres.

Un chant, enfin, véritablement général.

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2 commentaires sur “Un Chant général

  1. L’archivage généralisé est une aussi belle utopie que celle de la bibliothèque universelle de tous les livres 😉 Et le big data tournera mal… Un bibliothécaire

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  2. Peut-être pas grâce à big data mais par les chants du monde qui se transmettront de génération en génération pour garder vive la mémoire de tous les vivants et de tous les morts parce que nous serions enfin incarné-e-s. Pfffff parfois je rêve – trop?

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