Des peaux de savoir, 1

par Martin Rueff

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Sous le titre « des peaux de savoir » je veux répondre à l’invitation de la revue Catastrophes en me posant une question qui a frayé en moi un chemin à la manière du ver dans le fruit, ou, version noble et minérale, d’une veine dans le marbre : quelle est la quantité de savoir que peut supporter le poème d’aujourd’hui ? La question est grave, multiple, dangereuse. Elle se pose à celle ou à celui qui écrit des poèmes, au poème lui-même, à ses lectrices et lecteurs. 

Trois remarques préliminaires : le titre, la situation éditoriale, le ver dans le fruit. 

Le titre

Le titre est un emprunt décalé, palimpseste questionneur, à Denis Roche qui publie en 1980 un livre à contraintes, important et déchirant : Dépôts de savoir et technique. On y lit notamment (mais je ne veux en rien réduire une œuvre qui me résiste et que je suis confus de trouver difficile tant les éclairs que j’y décèle m’emportent) : « veillez à cela : à l’orgueil de se regarder s’en allant » comme si Orphée se regardait partir en Eurydice dans le miroir de Narcisse. Je vois là une méfiance à l’endroit de l’aspectualité émouvante du poème (« l’ineffacement » pour faire vite). Le livre de Roche est difficile : il adopte le principe photographique des dépôts-antéfixes. Roche prélève une ligne dans un texte précédent et le dépose en respectant un nombre de signes (c’est ce que fera dans une perspective différente Benoît Casas dans Précisions, NOUS, 2018). Le résultat, c’est un empilement fatrasique qui n’est pas sans lien avec les Cantos de Pound que Roche connaît, admire et craint parce que les Cantos seraient pour lui « le dernier poème de la poésie ». Fin de la poésie, comme fin de l’histoire. Inutile de jouer au plus fin. L’idée du poème flèche-balais si je puis me permettre est de Pound. Comme tout doit disparaître on collecte tout :  numéros de téléphone, numéros de page, numéro ISBN d’un livre ou prix, abréviations énigmatiques, phrases en langues étrangères, fragments visuels et sonores (hiéroglyphe égyptien, partition musicale). C’est aussi, comme l’indique la photographie insérée au début du livre, un livre portrait. 

Roche ne croit plus que le poème puisse assumer comme poème ce que Pound lui demande. Car Pound croit comme Dante que le poème peut supporter comme poème une immense quantité de savoirs, et de savoir des savoirs. Il ne va pas craquer. Il va résister. Je me dis que Williams le croyait aussi, et Sanguinetti et tant d’immenses poètes du passé très lointain et du présent. Parmi mes contemporains, certains n’en démordent pas et chacun a sa manière de ne pas démordre : Beck, Courtois, Vinclair. Je me demanderai plus loin si ce sont des poètes savants. Car ce sont des poètes et des savants. Et justement la question est celle du rapport entre leurs « dépôts de savoir » et leurs techniques qui sont aussi des visions de la langue.  

Mais « des peaux de savoir », ce n’est pas « dépôts de savoir », pour ne rien dire de la technique et de la contrainte. « Des peaux de savoir », ne renvoie pas uniquement à la peau, mais aux peaux qui tombent – peaux mortes, eaux mortes, reine morte. Je précise un peu. Ce que tu vois de ma peau et ce que je vois de la tienne, c’est la mort de la peau (un peu comme les étoiles). La surface est morte, faite de cellules mortes, kératinisées – kéros en grec, c’est la corne. La corne (on la voit sous les pieds ou sur les cales des mains) s’efface en squames (le vers est proche). Donc les peaux du savoir, ce sont ces peaux qui affleurent en disparaissant. Ici se joue un battement du savoir et de la mort qui est à la fois un savoir de la mort et un savoir de la mort du savoir. Je voudrais que ces questions ne soient pas trop vite rattachées à un site repérable et que le nom de Blanchot pourrait indiquer. Mais si Blanchot peut servir d’avertissement en gravité allégée alors je ne refuse pas l’allégeance. 

La situation

Catastrophes m’invite. Honneur, joie, défi. Je me mets à lire. Je ne reconnais pas tout. Je ne connais pas tout. J’ai le sentiment net que l’époque invente là une forme d’intervention vive. Alors je lis beaucoup, à commencer par les poèmes et la prose de Pierre Vinclair qui me requièrent – je suis frappé par ce nouveau charroi dédoublé que forment La sauvagerie et Agir non agir. J’ai envie d’y revenir. Je me souviens de cette phrase de Lévi-Strauss, si belle et si douce qui clôt la première partie de La voie des masques : « En se voulant solitaire, l’artiste se berce d’une illusion peut-être féconde, mais le privilège qu’il s’accorde n’a rien de réel. Quand il croit s’exprimer de façon spontanée, faire œuvre originale, il réplique à d’autres créateurs passés ou présents, actuels ou virtuels. Qu’on le sache ou qu’on l’ignore, on ne chemine jamais seul sur le sentier de la création ». Jamais seul et du coup moins seul quand invité. 

C’est aussi ce que Mascolo écrit à Deleuze quand il cite Hölderlin dans une lettre de septembre 1988 : « la vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole, par écrit ou de vive voix, sont nécessaires à ceux qui se cherchent. Hors cela, nous sommes par nous-mêmes hors pensée » (ce texte avait été traduit par Blanchot de manière anonyme dans Comité en 1968). C’est la bonne vieille leçon de Socrate. Elle ne vaut pas seulement pour la pensée mais bien pour la poésie. Le lien amitié poésie. Cela n’a rien à voir avec la gentillesse (ah l’incroyable antienne : « tu es trop gentil ») car l’amitié, c’est l’intransigeance dans le respect. Ce que j’ai appris à partager avec les poètes que j’aime trop pour les nommer ici c’est l’amour de la poésie qui se méfie d’elle-même. 

Le ver dans le fruit

Pour répondre à l’invitation, j’avais hésité : chantier théorique ? poèmes en cours ? notes de lecture ? chroniques de l’Italie ? Pierre Vinclair répondit : « non, non, tu dois t’enlever un caillou dans la chaussure ou une épine dans la chair ». Soit donc : « des peaux de savoir ». 

Parmi celles et ceux qui lisent mes poèmes il est arrivé que certains disent : « c’est un poète érudit avec une tendance drolatique ». Reproche ou louange, ou plutôt reproche et louange tout uniment. Pour le drolatique, on ne repassera pas. Mais la remarque sur l’érudition touche ébranle et relance quelque chose que je reconnais comme essentiel dans tout ce que j’ai écrit et qui a trait, précisément, aux images du savoir, aux présences du savoir, et tout simplement à ma passion des savoirs, à ma hantise de l’ignorance qui est partout bien sûr et dominante quand elle s’ignore. Est-il un lieu pour un tel aveu : l’ignorance me bouleverse, l’ignorante consciente d’elle-même me transit quand elle rend muet (souvenirs d’enfance, de copains pétrifiés, d’enfants qui pleurent parce qu’ils n’y arriveront pas jamais jamais jamais), et me passionne et m’égaie quand elle est l’aliment d’une expression. Je ne sais pas si je suis un poète érudit (et à dire la vérité, je ne le crois pas du tout) ; je ne sais pas si je désire l’être ou si je redoute d’apparaître tel ; je sais pourtant une chose. L’étymologie d’érudit est magnifique – « eruditio » vient de e-rudio : dégrossir, déblayer, lequel vient à son tour de rudus – gravois, plâtras, décombres, déblais. L’érudit c’est le déblayeur, celui qui dégrossit ce qui est toujours mal dégrossi. Je pense à Celan – « dégage-toi ». Allège-toi. Il faut se désencombrer. Si le poète érudit c’est le poète qui aide à désencombrer une certaine quantité de savoir, comment ne pas se réclamer de ce projet ? 

Soit la question simple : quelle est la quantité de savoir qu’un poème peut tolérer aujourd’hui ? Cette question repose sur un présupposé qui est un tour de passe-passe – le poème peut tolérer une quantité de savoir et il peut l’excéder, il peut déborder – encore faudrait-il décrire les lieux de cette saturation. Il y aurait donc « du » savoir dans le poème ou plutôt (car il s’agit de pente à défendre et pas de prescription) : on peut imaginer un poème qui contienne du savoir. J’entends se lever toutes sortes de défenses : mais enfin, le poème est le dernier (le premier) lieu du « non savoir », de « l’ignorance », de « l’idiotie » (les semi-habiles se saisissent de l’étymologie et viennent élever l’hymne de l’idiotès, figure de la singularité patron des idiotismes – mais demandez-nous à nous idiots si nous ne souffrons pas de notre particularité ?). Mieux : le poème est le lieu où le savoir s’effondre et où jaillit le seul vrai savoir du non-savoir, la folie, l’expérience des limites, l’abîme ouvrant sur ce que de moi nul ne sait, pas même le moi qui le signe pour s’ignorer. 

L’argument présenté dans l’Ion a toute sa force – pas plus que l’aède, le poète ne sait vraiment pas ce qu’il fait. D’épistémè il est dépourvu. Cela a longtemps suffi à le discréditer, cela sert depuis peu à l’encenser. Il n’est pas sûr qu’on aille très loin dans cette direction tant les pas y sont prévisibles et même comptés. Le tour de la condamnation platonicienne est juste – ou vous dites que le poète a un savoir (une épistémé), mais alors vous employez ce mot en un sens très différent de celui que vous donnez à la notion de savoir dans l’expression « savoir scientifique », « géographique » ou « ornithologique » ; ou bien vous lui refusez le savoir. Il n’est pas exclu qu’un poète (qui peut avoir toutes sortes de compétences quand il ne fait pas de poèmes) sache quelque chose, mais il est exclu qu’en tant que poète qui écrit des poèmes, il sache ce qu’il fait et s’il le sait c’est qu’alors il n’est pas poète, ou encore : ce que sait le poète qui écrit des poèmes n’intervient pas dans ce qui fait que le poème est un poème. Il sait les règles du sonnet, il les applique, mais il peut y avoir des sonnets qui sont des poèmes et des sonnets qui n’en sont pas et seule la qualité poétique fait la différence. On voit bien ce que cet argument peut comporter comme conséquences pour toutes sortes d’écritures. Je ne fais pas aveu de platonisme ici : je me dis qu’il est difficile de mieux poser la question. C’est pourquoi il faut la poser autrement. 

La tournure que je lui donne va donc étonner en vertu de son tour « quantitatif ». Il me semble qu’on attendrait : quel type de savoir le poème peut-il tolérer aujourd’hui ? quel régime ? On opposera le savoir du non-savoir au savoir du savoir ; le savoir en langue et le savoir hors langue ; le savoir subjectif et le savoir général ; le savoir du poème qui porte sur l’écriture du poème et celui qui porte sur son contenu ; le savoir de l’époque ; le savoir de la politique (il y chez les poètes d’extraordinaires connaisseurs de la politique et il faut dire que les poètes parlent très souvent politique en s’inquiétant très concrètement et très sensiblement des conditions de vie de celles et ceux qu’ils évoquent). J’ai toujours su pour ma part que je ne pouvais pas m’empêcher d’aimer les poètes qui mobilisent deux types de savoir dans leur poème : le savoir de la langue et des langues ; le savoir des poèmes (une longue fraternité sans check ni privauté). 

Il sera bien question de tout cela dans cette chronique : de savoir non savoir ; de savoir aux limites ; de savoirs aussi et le plus concrètement possible. Car la question est quantitative, et met en jeu des résistances, des contraintes, des forces aussi et comme tout va très vite dans un poème, il faut ralentir l’analyse, se pencher, regarder de près. Dans les poèmes il faut voir le temps passer. 

2 commentaires sur “Des peaux de savoir, 1

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