Une femme perd silence (3/7)

par Julia Lepère. Lire tous les épisodes.

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Dans le film qui n’existe pas, les lieux seraient  

  1. Une chambre d’enfance  
  2. Une forêt 
  3. Une plage d’une île du Sud de la France
  4. L’appartement du poète
  5. Un ancien bunker au sommet de l’île
  6. Des ports des salles de cinéma des bains orientaux 
  7. La nuque de la femme
  8. Des vagues
  9. Une ville désertée  
  10. Un lac

J’ai connu tous ces lieux entre les lignes, dit la femme. 

 

1/ Marianne seule

Marianne attend sur le bord du lit, attend un homme pour partir en voiture, à l’aventure. Ses mains -gros plan sur ses mains- se portent à sa bouche pour ronger des peaux qui tomberont ensuite sur le sol. 

Un coquelicot repose, sur le bord de l’image, dans un vase, la tige penchée.   

La caméra se place à l’extérieur, de l’autre côté de la fenêtre : 

On voit Marianne se lever, sortir de l’image et y revenir une éponge à la main, essuyer la table couverte de poussières noires, mettre son autre main en coupe pour les recueillir et les jeter ensuite au sol, prendre le vase, ressortir de nouveau de la pièce/image puis réapparaître avec le vase rempli d’une eau nouvelle. 

Elle s’assoit de nouveau sur le bord du lit, porte la main à sa bouche et se souvient qu’il ne faut pas. A présent la chambre d’enfance contient, en plus du corps effectif de Marianne, tous les gestes du passé se superposant à ceux du présent, à ceux que Marianne cherche à faire durer pour les rendre présents, la chambre impose ses gestes anciens à Marianne dont le corps devient le lit d’une rivière de mouvements ininterrompus. 

L’image est floue à force de superpositions, et 

A ce stade du film, la spectatrice serait en droit de se demander : est-ce un film expérimental, et de quoi alors serait-il l’expérience ? Elle aurait le droit de vouloir assister à un film d’aventures, comme promis. Heureusement que les traits de Marianne sont lisses, l’œil peut s’y reposer sans trébucher

Pendant ce temps, la caméra filme un piano dont on entend alors immédiatement le son et qui est situé dans une chambre au bout de la maison. On le voit grâce aux portes, toutes ouvertes dans une longue perspective jusqu’à la dernière donnant sur ce qui semble être un jardin. Le bois mort du piano se mêle au vert des arbres vivants, donnant l’impression que le temps n’existe pas ; et à cause de cette sensation le spectateur se demande si ce n’est pas un fantôme qui joue dans la maison vide -d’autant qu’aucun corps n’est visible sur le petit tabouret noir faisant face au piano.  

La caméra s’immisce à présent sous la paupière de Marianne, le décor apparaît-disparaît au gré des clignements. Le regard de Marianne change d’objet, se dirige vers la fenêtre. Le noir et la lumière s’alternent tant que tout se décale et tremble, faisant résonner un lac qu’encadrent des montages. 

Mais ce n’est pas ici ni là que cela se déroule, c’est une vision interne de Marianne que la caméra nous impose. Certaines de ces visions sont baignées de soleil et aveuglent, d’autres se découpent nettement contre le ciel, certaines sont couvertes de neiges, d’autres peignent une forêt. On peut fermer les yeux. Demain, c’est le printemps. 

C’était hier. Soudain nous sommes aujourd’hui, et la femme n’a presque pas bougé, elle pétrit la tête d’un coquelicot, les pistils noirs se répandent encore sur la table. 

Le piano joue l’andante con moto de Schubert auquel il manque deux instruments. 

On l’écoute jusqu’au bout. 

6/ Une salle de cinéma. Jack et Ferdinand 

Assis dans des fauteuils de velours rouge, deux hommes dont les mains ne se touchent pas -gros plan sur leurs mains. Ils paraissent petits. C’est une illusion, leurs corps s’enfonçant dans les sièges comme dans de la mousse. 

Le noir se fait. 

Sur l’écran blanc surgissent deux autres hommes, le réalisateur et un journaliste. Par le tremblement de la voix et des jambes du journaliste, nous remarquons qu’il est très nerveux, peut-être drogué. Le réalisateur se tient un peu voûté et parle avec un chuintement : 

Le journaliste : Que vous provoque cette fascination que vous exercez sur la presse internationale ? 

Le réalisateur : Elle me peine. Je ne suis rien. Je ne suis même pas vous. On parle de l’homme et non de la chose. « De natura rerum ». C’est dommage.

Le journaliste, tremblant plus fort : Moi, j’aimerais bien être vous.

Le réalisateur : Il ne tient qu’à vous. Je peux vous apprendre. 

L’image tressaute, les deux hommes semblent bondir sur place avant de disparaître. Il fait toujours noir dans la salle. On distingue à côté de Ferdinand une troisième silhouette. 

Une main se pose dans le noir sur la cuisse de Ferdinand, sans qu’on sache à qui elle appartient.  

7/ La femme et le réalisateur, depuis un endroit blanc

La femme parlera, pendant la scène, avec un léger accent nordique. Le réalisateur l’interrompt parfois mais on n’entendra jamais sa voix. 

La femme : J’étais très jeune lorsque cela s’est produit. Très jeune oui, 15 ans je me souviens, de la poudre sur la tête. Rire. Pardon de la poussière, j’avais de la poussière sur la tête. C’est que je pensais aux tournesols qu’il y avait autour de la maison, à leur poudre jaune sur nos habits. Oui, parce que notre linge séchait juste devant le champ. J’aime beaucoup cet endroit. On voit la forêt qui s’ouvre et le cèdre de l’autre côté, j’y allais parfois pour me cacher. Mais là je n’étais pas à cet endroit donc, pas cachée. Il est venu et il m’a, comment dites-vous, prise ? Ce mot me fait penser à tout autre chose, pardonnez-moi j’apprends encore. Je connaissais son visage, oui. Il, c’était le jardinier, je ne l’ai pas dit, pardon. Ferdinand, j’avais oublié son nom c’est étrange, il me revient ici. Attendez, j’ai besoin de boire je crois. Silence. Après, si vous voulez, je continue sans m’arrêter. 

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