Blanca & Arnautz (2/4)

par Brice Bonfanti

CHANT XXVI

BLANCA & ARNAUTZ

qui s’asservit au joug du livre de l’Amour

OCCITANIE

Ce chant fait partie du troisième cycle des Chants d’utopie à paraître au printemps 2021. L’enregistrement des poèmes lus par l’auteur est accessible par un lien fourni avec leur titre. Lire la première livraison.

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TIERCE AMBULE (lecture par Brice Bonfanti)

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Bonnes Dames et Bons Hommes, autrement dits
parfaits, cathares, par l’ironie ennemie,
Bonnes Dames et Bons Hommes s’ouvrent, et ouvrent
leurs maisons sur la rue, bien vus, pas abstrus,
crus car vus par les assoiffés de salut,
anticipant l’ordre mendiant pas reclus.
Sans clôture : Bonnes Dames, Bons Hommes s’exportent.
Sans clôture : chez elles, chez eux chacun s’importe.
Leurs maisons sont des arches à Patriarches
Leurs maisons sont des arches à Matriarches :
Philippa, Garsenda, Rixen, Sibilia,
Marquesia, Braida, Bruna, Geralda,
Auda, India, ou la blanche Blanca.
Bonnes Dames et Bons Hommes, spirituels,
sont aussi : manuels ; leurs maisons, aussi,
ateliers où filer, tisser, coudre, couper,
œuvrer le métal, la pierre, le bois, la paille :
voix du bercail ! idéale termitière !
fœtale prière qui noie les batailles !
et loi en médaille ! vrai régal des matières !
étoile ouvrière qui voit le portail !
Bonnes Dames et Bons Hommes distribuent
aux nécessiteux, aux passants de la rue,
outre du travail, des fruits de leur travail :
leurs bons objets faits main, de manufacture,
leurs beaux objets utiles de bonne facture,
chrestocaliques de l’atelier oratoire,
laboratoire pollinique, vibratoire.
Bonnes Dames et Bons Hommes lisent – à tous :
le Livre, traduit en langue romane, de tous.
Bonnes Dames et Bons Hommes disent – à tous :
« Toutes les âmes, toutes ! sont égales et bonnes :
prince ou pauvresse, pauvre ou princesse, femme ou homme,
cathare ou catholique, moine ou paysan,
infidèle ou fidèle, juif ou sarrasin,
hérétique ou tique, mécréant ou créant,
toutes les âmes, égales, bonnes, seront sauvées !
et déjà, toutes les âmes sont sauvées. »

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QUARTE AMBULE (lecture par Brice Bonfanti)

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À l’empire en ruines de roma succède
l’empire à ruines de roma, qui répète
le mort malempire en empire du pire.
L’assemblée, l’ecclésie de roma voudrait
imposer par la force le Bien, forcer
la faiblesse : elle surveille et brûle et blesse.
Le mal est fait moyen du Bien, et enfin,
le mal est fait fin, concret, le Bien abstrait.
Les barbares français et romains, malins,
tuent les doux, cœurs chercheurs de lumière, bénins,
tous les justes, augustes, robustes, tels des arbustes
qu’offusquent les virus brusques, et qui débusquent :
l’injuste rictus qui s’incruste en lapsus ;
la puce qui suce l’anus, le tonus ;
le stimulus sans la Luce, vers l’infarctus ;
le mucus, minus, sans hypotalamus.
Devant Besièrs, le chef abbé de croisade,
légat, bientôt inquisiteur, innommable,
au prénom et au nom oubliables, cracha :
« Tuez-les tous, Deux reconnaîtra les siens ! »
Deux diviseur centrifugeur orgueilleur
polémiqueur, coupeur de cheveux en six
cent soixante et six, séducteur exciteur
détailleur complicateur accusateur,
Deux ne reconnut pas les siens divisés
dans Besièrs, car ils sont unifiés, en eux
dans Besièrs, car ils sont unifiés, entre eux.
Et chantant, dansant, ils furent tous tués.
Tolosa, l’inverse de roma l’inverse,
Tolosa l’endroit, doux endroit des endroits,
assiégée, a son pierrier pour les français.
Et des femmes, oui des femmes, saisissent les pierres
qui caillassent, harassent, estrapassent : les rapaces.
Et une femme, oui une femme, saisit la pierre
qui caillasse et fracasse le mauvais crâne
du chef de guerre des français oubliable.
Les français pleurent, de haine, leur chef de la haine.
Et leur haine grandit en haine en furie
qui grandit le massacre des doux, nos doux :
nos hommes sans cervelle issue de leur crâne,
nos femmes sans cervelle, sans mamelles, coupées,
sont mêlés aux chevaux sans entraille, aux ânes,
aux enfants à la tête coupée, au nez,
aux bras, aux mains, aux jambes, et aux pieds coupés,
toute tête a perdu ses deux yeux, extraits,
et tout ventre éviscéré déboyauté
étripé, a perdu sa ventraille, ôtée,
nos cadavres de sang, tous ouverts, tapissent
le sol celé de chair et de sang qu’il pisse,
le sol noir n’est maintenant que rouge et blanc,
une soupe de cervelles écrasées,
un océan de cervelles écrasées,
où flottent les mentons, les yeux, les oreilles,
les pieds, les touffes de cheveux, les orteils,
les poumons, les cœurs, les foies, les bouts de doigts,
comme s’ils avaient grêlé depuis le ciel,
et sur ce sol, flasque de chair et de sang,
on patauge, comme dans un sable mouvant,
et chiens charognards et oiseaux charognards
y batifolent, s’y régalent, y cabriolent,
s’y glissent, s’y prélassent, y glapissent, s’y délassent,
toutes voies d’eau d’Occitanie sont bouchées :
Ador, Avairon ; Agot, Gardon ; Lesa ;
Ròse, Gers ; Vidorle, Nestès ; Arièja ;
Òlt, Òrb, Garona; Erau, Tarn, Dordonha…
sont bouchées de cadavres humains, jetés,
comme s’ils avaient grêlé depuis le ciel,
qui arrêtent le cours des cours d’eau, bloquée,
qui les font déborder, excitent leurs sources
frustrées, explosant de colère liquide,
et le déluge en furie, en crue limpide,
comme une crue du sacré Nil en excès,
renouvelle par l’eau : la vie du pays.

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QUINTE AMBULE (lecture par Brice Bonfanti)

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Au partir de la guerre, de la mauvaise ère,
allons tous à Montsegur, montagne sûre,
d’une Bonne Dame, Forneira, le fruit mûr :
la tour précaire, réenchantée, s’enchâtelle.
Nous formons l’assemblée fidèle d’Amour
majuscule, Amour berceau des minuscules.
Nous aimons tous la même Fleur, fleur d’en haut,
orientale, Fleur des fleurs qui oriente, étoile
– quel que soit son nom, quel que soit son vrai nom.
L’amour seul améliore, mais la Fin’Amor,
la Fine Amour, la haute et haussante Amour
par le lien cordial, et dans le lieu cordial.
L’Amour seule améliore : c’est la Fin’Amor.
J’aime, je chante, je chante et j’aime, j’aime et je chante.
Je chante car j’aime, et j’aime car je chante.
Qui aime chante et qui chante aime, chante aimant,
aime chantant qui l’aimante, le rend chantant.
À la cour, la basse cour des français bas,
ignobles, pas comme poules, canards, lapins nobles,
grouille, sévit, souvit : la courtisanerie.
À la Cour d’Oc, du Oui, vit la Courtoisie
d’Amour majuscule, berceau des minuscules.
Or émanée des Cours d’Oc, la Courtoisie
s’écoule aux bourgs, où les bourgeois courtois vivent
– quand dans les bourgs français grouillent, sévissent, souvivent
les bourgeois à péculat, en tapinois
tortore-chiure, la roulure à foutrats.
Nous, nous courtisons, nous visitons la cour
du jardin de régal, du légal Amour
qui légifère sa Lumière florale.
La Loi d’Amour accomplit toute la Loi
disséminée dans un vertige de lois.
Nous nous soumettons, libres, à la Loi d’Amour,
nous affranchissant, libres, de toute autre loi,
nous outrevivant, si nous chantons, aimant
le parvis qui luit, éblouis asservis
à l’Amour qui affranchit de nos souvies,
à la Loi majuscule qui nous délivre
des livres de lois minuscules pour ivres,
bourrés, beurrés, blindés, imbibés, givrés,
pétés, pintés, cuités, biturés, poivrés
voulant des douches glacées pour décuver :
la Loi qui délivre des livres de lois.
Or à la Cour d’Amour d’Oc où dore l’or,
Arnautz meilleur : poète œuvrier facteur
d’Occitanie, meilleur œuvrier d’affrance,
d’affrancissement, et d’affranchissement,
il chante Blanca – quel que soit son vrai nom,
Arnautz dit ce qu’Amour majuscule dicte :

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LA LIBERTÉ DU SERF D’AMOUR (lecture par Brice Bonfanti)

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L’homme animal, social, est animal de compagnie, et moi je suis : ton homme de compagnie.

Ma liberté, je te donne, t’abandonne – je t’abandonne, te donne : ma liberté. Ce que j’acquiers, et davantage : ce que j’espère.
Je ne m’approprie pas, désapproprie mon moi, m’exproprie de mon moi, même ! j’exproprie mon moi-même.
Et mon moi mort renaît sans moi, sans commune mesure à son point de départ, je me défais de mes propriétés, de mes petites propriétés, grâce à toi je combats
le tout petit propriétaire que je suis, et je me dépossède, m’aliène, mon moi s’aliène, il devient autre que lui-même, il devient toi, il essaye
– devenir impossible : je t’attribue les attributs les plus parfaits. Et même quand, apophatiquement, je t’enlève un à un tout attribut ;
quand, dans ton lit, ta maison, ton pays, ton cosmos – infini –, je te dénude ; quand je vois ta beauté qui anime mon corps en un corps animal,
ou – inversement – qui éteint l’animal de mon corps, en l’animant, enfin, enfin corps animé plus qu’animal ;
quand te voici sans attribut de perfection : alors, tu es encore perfection.

Je me défais de mes propriétés, mes conditionnements, je tends, veux tendre, vers l’inconditionné, asymptotiquement, jusqu’à ma fin.
Je n’ai plus mille conditions, et je n’ai plus de nom, je te donne mon nom, et je te donne mes désirs, je n’ai plus de désirs, je ne m’appartiens plus mais t’appartiens.
Je n’ai plus qu’une condition plutôt que mille, mille prisons, je n’ai plus qu’une condition : c’est toi, qui me prodigues : ma jouissance et ma souffrance,
toi sans qui je ne peux pas me tenir droit, tu me dresses, et tu me dresses comme un chien, pour me dresser, peut-être un jour, comme un arbre, pour me dresser peut-être un jour comme un humain,
me dresser ! devant toutes les lois extérieures qui excentrent – me dresser ! grâce à toi que je désigne comme centre, tu deviens : une loi intérieure qui centre.
Tu me libères de l’état, du bas état d’hominidé uniquement préoccupé par sa conservation, et je connais la conversion, je ne veux plus me conserver, je ne veux plus me préserver, persévérer, mais plutôt me dépasser, me perdre afin de me trouver : tout autre, renouvelé.

Toi tu veux me vider, moi je veux te remplir, mais ton corps étranger entre en moi, modifie mes données génétiques, les données de ma méthode de genèse.

Tu me fuiras, tu me fuiras si moi je fuis, tu me fuiras si moi je fuis : la loi, ta loi, ma loi, mais ton absence est impossible, et y survivre est impossible, ma vie alors est impossible.
Je prends conscience grâce à toi des dépendances qui m’emploient : je suis fini, suis un être fini, oh avant toi je le savais ! mais sans le vivre, et ne le vivant pas, ne savais pas.
Je deviens clairvoyant, je redécouvre mes frontières, moi qui avant à la nausée plein de nuée de l’illusion d’être infini, me croyais sans frontières,
j’ai perdu l’illusion, me sentant dépendant d’univers qui m’engendrent, toi qui m’engendres je te sers, je suis ton serf, artiste actif de ma domination.
Quand tu t’éloignes, tu me rejettes, loin de ta face tu me jettes, je dois combattre la douleur incognita jusqu’avant toi, et après le moment où je croule, m’abolis en rampant,
après, je dois me relever, revêtir mon armure, ma nudité, je suis nu et je dois tout de même combattre, me dresser, trouver l’arme cachée que j’ignorais que je portais.
Or tu crois en ma force, à force, tu m’accrois et me forces à croître.

Tu dis une parole, une seule parole de toi me guérit, et je te dis : Écris-moi ta parole, mais tu ne l’écris pas, je dois écrire ta parole, toi mon Socrate, et moi ton socrataire.

Qui s’asservit au joug du livre de l’Amour, s’affranchit de celui politique et social ; qui s’affranchit du joug du livre de l’Amour, s’asservit à celui politique et social.
Je décide librement de me soumettre librement à toi l’unique, que je désigne mon unique, ma servitude est mon chemin de délivrance.
Et je veux n’obéir à nul autre qu’à toi, et ne plus obéir aux pouvoirs temporels, je servirai l’autorité spirituelle que tu es.
Je ne veux obéir à nul autre qu’à toi, jamais plus aux faux maîtres, ces maîtres à esclaves, ces esclaves, car esclaves d’esclaves.
Je ne veux plus être un vieil homme, je l’assassine grâce à toi, chaque jour je lui donne un grand coup de couteau, pour faire naître : le nouveau-né.

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