« ដោះ »                               (9/10)

par Christophe Macquet

[ɗɑh]

(DANS LA NUIT KHMÈRE)

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Nocturne, retour, mère morte. Extrait d’un manuscrit inédit de 108 textes et 108 photographies. Dâh, en khmer, signifie le sein, mais également dénouer (les nœuds qu’on a dans la tête), libérer (il s’agit d’abord d’une libération d’éthanol). [Note de l’auteur]. Lire les précédents épisodes.

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80. Tandis qu’un mec rote sa race à côté

C’était bien, A-lys, ça sentait le bois, tu jouais de la vièle invisible, tu me trouvais la nuit, je veux dire que tu la trouvais et que tu me l’offrais, tandis qu’un mec rote sa race à côté

il vieillit, ton fils, tu es restée jeune, il va devenir vieux, ton fils (mais je te retrouverai), tandis qu’un mec rote sa race à côté

en aigrette blanche, je me réincarnais, tandis qu’un mec rote sa race à côté

la femme au petit nez busqué d’oiseau gras pétrifié, des Dardanelles à la superbe Angkor anastylosée, tandis qu’un mec rote sa race à côté

le plaisir de faire l’automate (en état d’ébriété avancé), tandis qu’un mec rote sa race à côté

je vois la tête d’un cantonnier passer à ça d’un camion de pompier, tandis qu’un mec rote sa race à côté

Avine est torse nu sur une plage, il lève les bras en croix, il veut « déraciner les voix », il veut « rendre hommage à la ramasseuse d’épaves », il veut « libérer les sirènes du joug des voluptés passées », tandis qu’un mec rote sa race à côté

il est né à Noyon, Zénon, du coup Varman-Rosée fredonne les dernières paroles du mort en malayalam (et Bob de mourir à son tour, et Archibald d’entendre vagir un nouveau-né), tandis qu’un mec rote sa race à côté

mal de tête because Merlusine apnée, tandis qu’un mec rote sa race à côté

les corbeaux, leurs sales gueules d’insistance, approchent, croassent, avec leurs sales gueules d’insectes nécrophages, leur but : te gâcher ton souper, tandis qu’un mec rote sa race à côté

j’ai traversé la langue française, j’ai l’impression, parfois, quand je lis un auteur, j’ai l’impression d’être passé par là, il y a longtemps, je reconnais la cuisine, mais je n’ai pas laissé grand-chose à manger, tandis qu’un mec rote sa race à côté

à l’arrière d’une moto, quatre poussins reliés par les pattes, ils sautent d’un carton et s’écrasent contre la chaussée, tandis qu’un mec rote sa race à côté

plantations de Munnar, j’adore le mot brûlerie, je me précipite, je mords avidement dans les feuilles de thé, tandis qu’un mec rote sa race à côté

Amazonie, Arichuquichín (dans ma tête), une belle trouée dans la forêt, six heures de route (j’en attendais deux, je ne sais plus pourquoi, peut-être la fièvre), cette différence de quatre heures, ce n’est rien dans un voyage aussi long, aussi lent, mais voilà que des géants balafrés montent dans le bus, ils ne veulent pas de ticket, une grosse Noire leur dit : c’est le Blanc qui va payer, tandis qu’un mec rote sa race à côté

saturer style, gaver les oies, couper l’sifflet, c’est empoisonner l’autre, c’est piéger les accès, tandis qu’un mec rote sa race à côté

4h52, un coq puis deux, puis un klaxon énorme dans le silence, un chien aboie, musique indienne (elle vient du temple), douce comme une musique de radio-réveil, puis le muezzin (très beau), un deuxième chien s’y met, puis les cloches de l’église, les chiens s’arrêtent, quelques cocoricos encore, la musique indienne sans arrêt, tandis qu’un mec rote sa race à côté

ma petite théodicée portative, le mal, toujours un moindre mal, mais ne pas en parler, ne pas regarder la falaise dans les yeux, continuer de ramer, tandis qu’un mec rote sa race à côté.

82. Ça va deux minutes

89

Les fourmis dans l’ordinateur, ça va deux minutes

le matelas, l’odeur de sueur, de chiure, de compost, ça va deux minutes

Jim Beam, après un mois et demi, une eau-de-vie caramel, ça va deux minutes

le bébé « gros pâté », « gros Chéri-Bibi », « gros Bouddha », ça va deux minutes

chez Geneviève, les lupins, le soir, dans la pénombre améthyste, ça va deux minutes

moi, ça m’importe, le vieux, j’ai vu à quel point Varman-Rosée avait laissé tombé son ardeur sur la berge, et comment il avait contourné, contourné, ça va deux minutes

le sein, l’oralité, la nénégation de l’écriture, ça va deux minutes

mes pieds sont noirs et secs, ça va deux minutes

dragons stroboscopiques, ils filent le long de la dernière ligne de vaguelettes, ça va deux minutes

le train 12222, prononciation anglo-indienne, one-tou-tou-tou-tou, il s’agit du Pune Duranto, l’express de 8h20, ça va deux minutes

forêt immergée, ça va deux minutes

cet étron bien moulé, c’était un chef-d’œuvre, et la poussée aussi était un chef-d’œuvre, ça va deux minutes

le maître Saint-Saëns et les musiciens khmers à l’Hôtel du Sud, ça va deux minutes

Lady Lou, ça va deux minutes

musaraigne, ça va deux minutes

coupure d’électricité, les gens intrigués par ma lucky box, ça va deux minutes

matin, hamac, balcon, soleil, après avoir rêvé du pays d’Élam, je me rends compte que j’ai les palmiers du pays d’Élam devant moi, et les gens du pays d’Élam, les femmes à peau brune avec une cruche sur la tête et des anneaux d’or aux chevilles, ça va deux minutes

cette plaie balano-cérébrale, ça va deux minutes

gonflé de la vanité la plus, ça va deux minutes

je me lève tôt, bruits dans les arbres, des macaques s’approchent de Macquet-la-barbe, ça va deux minutes

naissance d’Avine, fermentation, mauvais, roussi, forme journal, ça va deux minutes

Zénon épouse Aïcha, une princesse indo-musulmane (ça fait rêver), il lui bâtit un pavillon magnifique, aujourd’hui ruiné, ça va deux minutes

les grands livres sont débordés, dit-il avec autorité, parce que les puissances qu’ils affrontent, ça va deux minutes

Gotham me dit : j’ai vu un mec, c’est ton sosie, ça va deux minutes

marvladinzinparc, ça va deux minutes

beaucoup de prostituées cuites assez jeunes (tétons mous cruciformes), ça va deux minutes

revu petit oiseau, tête verte et corps rouge, ça va deux minutes

le réel très fade et très vif, ce que vous percevez, là, pendant que je vous parle (c’est une manière de parler), pendant que vous vivez (veinards) et que je suis aussi mort qu’une blatte écrasée, ça va deux minutes.

83. Je suis allé au bout de mon enfance

Ravine-Édesse

morphine

vierge-otolithe au cou des aînés

faire le mort quand on est vivant dans l’espoir d’être vivant quand on sera mort

une vie, comme ça dévale

confire sa pensée pour la conserver

comme pour les salaisons (les microbes n’aiment pas les saturations

Ophélie encroûtée

frpper (je sagne) amériain ttoué, trainboum

90

ne pas étouffer nos enfants de bonté avant qu’ils n’aient giclé dans les rhododendrons en fleur

un rickshaw écrase la patte d’une chienne (visiblement dominante), dans une ruelle, cris déchirants, et tout de suite assaut d’une meute rivale qui a senti la faiblesse, mais réaction foudroyante de la chienne et de ses alliés, elle va bien merci

les post-pleureuses

jouer du pipeau, célébrer l’être, mais au hasard, au petit bonheur, à l’ombre d’un arbre, n’importe lequel

Élina de Piplé, brahmane, étudiante, a senti la secousse

mémoire de morue

vérifier que ça tienne la route par rapport à Robin Friday.

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