Contrebande

Corps à corps — sur un ring, une piste de danse, ou même au lit, avec quelques auteurs de la tradition.

par Laurent Albarracin. Lire les autres contributions du dossier « La Vie en prose »

Extrait d’un recueil de sonnets à paraître dans la collection S!NG du Corridor bleu en 2021.  

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Les nuages

Les nuages passent et changent. Les nuages ne changent pas du tout au tout, ils changent à la marge, même s’ils sont justement beaucoup leur marge et presque entièrement leur frange. Les nuages passent et leur bord à leur bord lentement évolue. Ils passent comme une tache qui se répand en conservant la même étendue. Ils passent et ils changent du même au même et ils font affluer leur bord depuis l’intérieur d’eux-mêmes. Les nuages sont des canons de chair fraîche, sont des canonniers de chair à nues dans la mer du ciel, ils passent et ils sont pleins jusqu’à la gueule de changement, d’être sur le point de se dissiper. Ils sont là sur le pont, ils transportent leur cargaison de métamorphose dans leurs cales de fumée. Ce sont les grands paquebots de l’effilochage, d’immenses balles qui tirent à vue leur fil, des coups de feu à blanc, éteints dans leur étoupe et la gâchette au buisson, des pans lumineux, les grands pans lumineux d’un coup d’éclat bouffé. Les nuages passent pommelés de leur chair et boursouflés de pulpe. Les nuages traversent le ciel tout traversés d’eux-mêmes, bouleversés d’intime changement. Ils font toute une végétation de bois mort qui leur soulève le cœur. Ils passent et ils s’amputent en blanc. Ils se coupent les membres au pansement et ils avancent en abandonnant leur forme. Ils se malaxent, ils se gonflent d’un chiffon qui les efface. Les nuages propulsent un grand tas de gaz d’échappement comme s’ils n’étaient rien d’autre que leur sillage, rien d’autre que l’événement formidable de leur disparition. Les nuages ont leur maison dans la nacre de l’escargot. Ils se déplacent d’un pansement, de la question des ouates, de la guérison de leurs blessures. D’un souffle ils déplacent les montagnes et déplacent les montagnes du souffle. Les nuages sont le cheval monté depuis la poussière d’un galop. Ils sont les aléas, l’infinitif des aléas. Ils vont où bon le vent. Ils en ont gros sur la patate. Ils se démolissent à grands coups de taloches, ils se truisent à la truelle, ils se super 8, ils se filment en train, ils se filent le train, les nuages se super 8 et se lobent et se zippent dans des blousons de golf, ils se loupent en grand, ils se ratent en mieux, ils se mettent la rate au grand bouillon. Ils s’ingénuent et s’ingénient à nu, ils se calment et ils s’apaisent à fond, ils sont bourrés de son comme la mie du bruit, ils passent sur la bande et s’empiffrent des pognes qui les modèlent. 

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Parabole de la cassette audio

Dans le boîtier de la cassette, l’avenir est d’abord disproportionné et comme nul : tout le ruban de la route est embobiné autour de l’immense roue avant de cet ancien modèle de bicyclette appelé grand-bi et fait corps avec elle, comme si tous les possibles s’accumulaient dans les débuts démodés de la vie tel un obstacle inhérent à la machine et qu’il fallait dévider le futur pour rendre praticable le présent, le détuméfier, masser l’œdème avant d’enfourcher un engin raisonnablement stable, puis lentement le dérouler, et qu’à la fin, au bout du rouleau, c’était au contraire la roue arrière qui était démesurée comme celle d’un fauteuil roulant ne laissant plus guère d’avenir qu’à une roulette brinquebalante, comme si l’on était passé de la Belle Époque à la maison de retraite, et tout le long il a fallu faire attention à ne pas perdre le fil de la route en se la prenant dans le pédalier car elle serait partie immédiatement en vrilles et en virages, en méandres infinis, électrostatiques, collants, sirupeux comme une impossible mélodie et c’en était fichu de la réparation à coups de crayon dans les roues : la route serait définitivement mâchée et ses voix distordues. 

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L’air pour l’air

À quoi bon la citrouille ? À quelles fins le homard ? Il serait téléologique et fou de considérer que la courge est côtelée pour se désigner au couteau, en vue de nous faciliter la tâche. Que tout a sa cause dans une soupe finale. L’aventure des rues consiste d’abord à ne pas percuter une Rome soudaine. Elles ont garde de ne pas s’emboutir les unes dans les autres, comme des voitures dont le conducteur cherche avant tout à maintenir son quant-à-soi de tôles. Ainsi va le monde qu’il s’évite. Et le vent œuvre au vent, l’air fait place nette à l’air. Même la beauté des choses semble un accident.

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L’aigrette à la lettre

Le mot aigrette commence désagréablement mais son sursaut final, son espèce de rehaut sur pattes le sauve in extremis. Et si bien qu’il le lance hors de sa malédiction première comme un échassier échappé par grâce au malheur des marais et vivement changé en ce signe électif pur qu’il est. L’aigrette est un oiseau comme passé tout entier dans sa huppe, c’est le mot pris dans sa plume. Ainsi est-elle de ces êtres de nature métonymique, affectés d’un fort coefficient tautologique, où la partie est le facteur qui apporte sa lettre au tout. Elle est rhétorique en soi, contient son ornement qui la distingue du commun et la désigne aux yeux de tous, mais cet élément décoratif est justement ce qui signale la nature de son être, le rapport profond qu’elle entretient avec elle-même. C’est sa valeur relativement à soi qui détermine la qualité d’une chose, sa signature, le paraphe en bas (en haut, s’agissant de l’aigrette) du document qui l’authentifie. Le signe dans la chose fonctionne alors comme une sonnerie, une alerte, un voyant (au vert), un aguet : l’aigrette à l’aigrette se destine.

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Les ponts

En coulant sous les ponts, l’eau ne les laisse pas de marbre. On pourrait d’abord le croire : par le bond figé, pétrifié qu’ils sont, on penserait que ces monuments de légèreté se moquent du temps qui passe, qu’ils l’enjambent d’une belle jambe insouciante et primesautière. Mais c’est le contraire qui se passe : l’eau en coulant sous eux les aura arqués vers la vieillesse et relégués à n’être que les témoins hagards et impuissants de l’écoulement du temps. Leur pince approximative et désormais débile jamais ne se sera refermée sur l’éternelle jeunesse de l’eau. Ils la laisse filer dans le mélancolique sourire de leurs arches édentées. Les vieux ponts en ont vu d’autres qui sont toujours la même. Ils se réjouissent, au fond : ce même est toujours autre. 

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