Objectifs, Lunes

L’édito de Laurent Albarracin

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Quelle mauvaise foi, quelle fausse humilité ! se dit-on devant cette déclaration de Ponge : « Si j’ai choisi d’écrire ce que j’écris, c’est aussi contre la parole, la parole éloquente, parce que je ne suis pas éloquent. » [1] Car quel poète est plus éloquent que lui, plus capable de manipuler la matière sémantique de la langue, plus rhétoricien même, quand bien même (mais justement) il invente une rhétorique différente par objet. Et pourtant il semble bien qu’il faille considérer sérieusement, au moins comme programmatique, sa position : « Le jour où l’on voudra bien admettre comme sincère et vraie la déclaration que je fais à tout bout de champ que je ne me veux pas poète, que j’utilise le magma poétique mais pour m’en débarrasser, que je tends plutôt à la conviction qu’aux charmes, qu’il s’agit pour moi d’aboutir à des formules claires et impersonnelles, on me fera plaisir, on s’épargnera bien des discussions oiseuses à mon sujet… » [2]. On doit alors reconnaître sans réserve chez Ponge une tendance forte à l’objectivité, à la neutralité, à l’impersonnalité, son parti-pris des choses étant à prendre à la lettre. En tout cas on repérera facilement dans son œuvre les signes d’un refus du lyrisme, du subjectivisme, du romantisme, de la poésie poétisante (du poétisme). Par le fait par exemple qu’il prône souvent, dans des textes d’ordre métatechnique, un retrait du poème devant le réel, comme pour lui laisser la politesse. Or, comment cela ne résonnerait-il pas avec une tout autre tradition littéraire, celle des Objectivistes américains dont l’histoire est connue et documentée en France [3] et aura été particulièrement influente à divers degrés sur les poètes français, alors même que sa diffusion a semblé lente (la disponibilité éditoriale des textes n’étant pas encore exhaustive). Le rapprochement entre les deux traditions peut sembler audacieux voire iconoclaste. Il a été tenté notamment par Jean-Marie Gleize [4] ou par Serge Gavronsky [5]. Les liens réels sont pour le moins ténus : Cid Corman avait bien traduit une sélection de textes de Ponge [6], et il semblerait que Zukovsky a lu sur le tard ce livre [7], mais la réciproque n’est sans doute pas vraie. La contemporanéité des deux objectivismes au 20e siècle, français et américain, n’aura été qu’une histoire parallèle pour leurs inventeurs respectifs.

Il n’est d’ailleurs pas question ici de forcer le rapprochement coûte que coûte. les différences entre la poétique de Ponge et celle des Objectivistes sont nombreuses et irréductibles : l’usage de la métaphore est central chez Ponge quoiqu’il s’en défende (le processus analogique ne cherchant pas selon lui l’unité des choses mais d’abord à marquer leurs différences) et il est, sinon proscrit, au moins restreint chez un George Oppen. La dimension épique, si elle existe dans certains textes de Ponge (« Le Carnet du bois de pins ») est plus allégorique et cachée que chez les Américains où l’Histoire est souvent le matériau même du poème. L’exigence prosodique est peut-être le point où ils s’écartent le plus : Ponge est souvent un poète en prose, quand les Objectivistes s’inscrivent bien plus profondément dans une tradition qui, disons depuis William Carlos Williams, a le souci d’une prosodie renouvelée du vers.

  Mais ce qui est commun ou comparable est peut-être surtout une semblable tension qui travaille le rapport du poème au réel. Il semble bien que ce soit toujours le réel qui valide le poème. Et que ce soit la primauté donnée au réel qui légitime la position éthique du poète. Le réel est premier et il a une  préséance fondatrice (« Certaines choses / Nous entourent (…) » [8] ainsi commence le plus fameux livre d’Oppen). Et le vœu de clarté, de transparence est le même chez Ponge, ainsi que l’intention de privilégier l’objectivité à la rhétorique : « ne sacrifier jamais l’objet de mon étude à la mise en valeur de quelque trouvaille verbale » ; « reconnaître le plus grand droit de l’objet, son droit imprescriptible, opposable à tout poème… » (« Berges de la Loire » [9]). Non seulement le réel a plus de valeur que le poème mais lui seul le valide et, paradoxalement, parce qu’il lui apporte un démenti. Très souvent la chute d’un poème chez Ponge fonctionne en effet comme un retomber déceptif (et jubilatoire) dans la réalité, voire comme un couperet qui tranche le poème dans le sens de son indignité, au profit de la réalité qu’il prétendait aborder. C’est une validation paradoxale : le poème vaut comme atteinte du réel parce qu’il s’efface devant lui, qu’il se déconsidère en tant que poème et que, partant, il reconsidère à sa vraie place (dominante) le réel. Cette tension à l’objectivité est un double mouvement : le poème est tendu vers le réel, il cherche à dépasser sa propre nature rhétorique pour atteindre à la valeur (incontestable) du réel ; et en même temps il subit la pression du réel presque comme une émulation : c’est parce que le poème sera toujours conscient d’être en-deça de la réalité qu’il est légitimé par elle, que son projet en tout cas l’est. La chose objecte (elle est une objec-tion) mais à ce titre elle reste le but (l’objectif) du poème.

Il y a une tension similaire chez Oppen qui donne à ses poèmes sa force si particulière faite de concision et de volontarisme. Plus économe de ses moyens, plus proche d’un silence tranchant et d’une rigueur elliptique, c’est également une poésie en quête du réel, qui cherche faire oublier sa dimension rhétorique. C’est parce que le réel y est vraiment brut, c’est-dire attrapé comme dans son prosaïsme originel, qu’il semble valide et qu’il valide à ce titre le poème. L’objectivité y est de l’ordre d’un tangible inflexible, intraitable, sévère, dirait-on. Là aussi le poème, dans son mouvement même, s’efface devant le réel, n’en dit rien d’autre qu’un refus d’en rien dire :

(…)____________Un chant ?

la stupéfaction

d’un chant ?________que le monde
parfois soit

monde que le vent
soit vent ô vent
de l’ouest pour parler

____________de cela [10]

Il n’est pas insignifiant que ce poème se close sur un déictique, sur un « cela ». Comme s’il ne faisait que montrer l’évidence, que montrer du doigt le réel pour le faire advenir devant lui plutôt que de le prendre en main, de prendre la main sur lui. 

Peut-être cette tension objectiviste, chez Ponge comme chez Oppen, n’est-elle qu’un leurre, mais alors elle est un leurre nécessaire et un piège efficace. Une illusion vitale en quelque sorte. Une vieille lune, si l’on veut, mais où se joue pour de bon le rapport au réel du poème. Il n’y a peut-être jamais d’objectivité du poème, il n’y en a une que des choses. Quand le poème se veut objectif, il fait encore un choix de poétique, il est voué à la rhétorique quand même il la refuse, ne serait-ce que parce qu’il est un objet de langage. Mais au moins les choses valent-elle alors comme une destination pour lui, fût-elle inatteignable, fût-elle un horizon qui l’accompagne et se penche par-dessus son épaule. C’est que le poème n’échappe pas à la richesse de la langue, et que même lorsqu’il fait vœu de pauvreté il est encore ramené, malgré lui, à ses chatoiements rhétoriques, à l’ambivalence de la langue. La tentation objectiviste est une tension qui continue d’animer le désir poétique, je veux dire qui continue d’animer le poème comme désir, celui de rejoindre le réel. Le poème tendrait-il à la neutralité qu’il serait encore un vœu de dépasser sa propre nature objective pour se fondre magiquement dans le réel. On citera pour exemple révélateur ce titre de Claude Royet-Journoud (qui appartient lui aussi, avec Emmanuel Hocquard, à une génération qui se sera nourri de l’apport des Objectivistes). Ce titre, le voici : « Les objets contiennent l’infini ». Quoi qu’en veuille son auteur qui prétend faire abstinence de métaphore et s’en tenir à une poésie minimaliste, ou blanche, ou grammaticale, ce titre fait image, il est fondé sur une syllepse de sens : si les objets contiennent l’infini, c’est qu’ils obligent à la retenue, qu’ils bornent et empêchent notre propension à l’infini (au métaphysique, disons, un métaphysique honni justement par ces poètes-là), qu’ils sont donc des garde-fous, mais aussi et, pour le coup littéralement : les objets contiennent l’infini parce qu’ils sont plein d’une plénitude qui les déborde, d’une richesse de sens dont seul le poème dans sa dimension rhétorique est au fond en mesure d’en faire sentir la complexité, d’en donner à entendre l’infinie matière verbale. Avec (et malgré) l’objectif de l’objectivité, on n’en a jamais fini de faire jouer et se mordre la langue dans les choses. Quand le poème prétend montrer le réel brut, la lune fait encore l’idiote et s’enroule autour du doigt.

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Sommaire
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[1] Francis Ponge, « Méthodes », in Le Grand Recueil, Gallimard, 1961 [2] Francis Ponge, « Méthodes », ibid. [3] Voir Yves di Manno, Objets d’Amérique, éditions Corti, 2009 [4] « Language Poetry », entretien de Jean-Marie Gleize avec Benoît Auclerc et Lionel Cuillé, Doublechange, 2002, cité dans l’article Wikipedia consacré à l’objectivisme (littérature) [5] Serge Gavronsky, Francis Ponge à New York, éditions La Main courante, 2001. [6] Things, traduit par Cid Corman, Grosman Publisher, 1971. [7] selon Serge Gavronsky, ibid. [8] George Oppen, « D’être en multitude », in Poésie complète, traduit par Yves di Manno, éditions Corti, 2011. [9] Francis Ponge, « Berges de la Loire », in La rage de l’expression, Poésie/Gallimard. [10] George Oppen, « La petite épingle : fragment », in Poésie complète, ibid.

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4 commentaires sur “Objectifs, Lunes

  1. Bonjour.Brièvement, deux remarques marginales; « Les objets contiennent l’infini » est une citation de Wittgenstein. Et C. Royet-Journoud ne cherche pas à faire « abstinence de métaphore », mais à creuser, mettre en question cette notion, me semble-t-il. « La langue est déjà une métaphore d’elle-même » écrit-il quelque part.

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    1. Merci pour ces précisions. Toutefois ils me semble que C. Royet-Journoud cherche bien à éradiquer la métaphore. Il le déclare en tout cas à divers endroits et par exemple ici : « (…) le propos devient de nettoyer la langue. Comment ? En traquant, supprimant systématiquement tout ce qui peut être métaphore, assonance, allitération – et de voir quel récit fait jour, ce qui pointe et ce qui reste dans cette langue – cette langue dans une langue. » Claude Royet-Journoud, cité par Emmanuel Hocquard, in Le Cours de Pise, P.O.L., 2018, p. 447.(citation trouvée sur Poezibao)

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  2. Royet-Journoud cherche à se débarrasser de la métaphore, je ne veux certainement pas dire le contraire… Mais « le problème c’est la littéralité (pas la métaphore ) » écrit il dans La poésie est préposition. Je crois que si les objets contiennent l’infini c’est justement parce qu’ils ne sont jamais finis, que le sens n’est jamais clos mais toujours possible, etc. Mais, après, question d’interprétations… Comme l’objectivisme que j’ai du mal à lire comme recherche de l’objectivité. Pour le peu que j’en connaisse.

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