« A »-9 FIRST HALF, DA CAPO

par Guillaume Condello

Corps à corps — sur un ring, une piste de danse, ou même au lit, avec quelques auteurs de la tradition.

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Le terme « objectiviste », on le sait, a été popularisé par Zukofsky qui, dans le numéro de Poetry dont Monroe lui confiera la direction, en 1931, regroupera sous cette bannière Charles Reznikoff, Carl Rakosi, George Oppen, et les figures tutélaires de William Carlos Williams et Ezra Pound. L’idéal de sincérité en poésie formulé par les « objectivistes » est parfaitement résumé par Reznikoff : « La poésie présente l’objet afin de susciter la sensation. Elle doit être très précise sur l’objet et réticente sur l’émotion » (cité par Eliott Weinberger, in « Reznikoff’s Testimony », traduction à paraitre dans le numéro de septembre de la revue Critique.)  Il n’est pas anodin que, si l’on en croit Weinberger, cet idéal soit en fait la traduction de vers du poète Wai T’ai, de la dynastie des Sung (que Reznikoff avait trouvés dans l’anthologie de A.C. Graham, Poems of the Late T’ang). C’est que les « objectivistes », comme tous les mouvements d’avant-garde, sont allés revisiter la tradition pour la réinventer.

Du grand œuvre de Zukofsky, « A », on a d’abord connu en France un court extrait, la première moitié de la neuvième section, que Zukofsky avait d’ailleurs publiée à part, en 1940. « A » est le poème d’une vie, un long livre que Zukofsky continuera d’écrire et d’enrichir de sections tout au long de sa vie ou presque.

Dans la première édition de « A »-9 First Half, Zukofsky avait proposé, outre son poème, quatre traductions d’une canzone de Cavalcanti, et un restatement en prose de son propre poème. La canzone en question (Donne mi pregha…) est un poème didactique et philosophique qui expose, en cinq strophes de quatorze vers et une coda de six vers, une doctrine de l’amour : ses causes, son mécanisme (la perspective est grosso modo un matérialisme), ses effets, etc. Emblématique du dolce stil novo que Cavalcanti forge en même temps que Dante, l’abstraction théorique du propos cherche aussi une musique nouvelle. Pour Zukofsky, ce sera un poème qui expose la théorie de la valeur chez Marx, et analyse la manière dont le travail produit cette valeur, accaparée par le capital.

L’ambition du poème est donc théorique (et politique, aussi) : le poème est un discours. Mais il est aussi musique. Dans « A » en effet reviennent très souvent des thèmes, motifs et variations liés à la musique (comme dans une fugue de Bach, le modèle le plus marquant de ce livre-poème). Et la canzone (« chanson » en français) est la forme que Zukofsky cherchait pour pouvoir chanter ces thèmes pourtant apparemment si peu propres à l’être : une chanson d’amour, ok, mais une chanson sur la production de valeur par l’exploitation des travailleurs dans le système capitaliste ? La musique, dans ce texte, c’est aussi les différents registres de langue employés : théorie, langage parlé et argotique, archaïsmes littéraires, etc. Parmi les traductions en anglais de la canzone qui accompagnaient la première version de « A »-9 First Half, Zukofsky proposait une version en argot, tandis que Pound avait proposé une version archaïsante. Difficile d’imaginer un contraste plus marqué.

Musique et discours ; ce sont pour Zukofsky les deux bornes entre lesquelles le poème déploie son intégrale, comme on le voit dans « A »-12  :

I’ll tell you. /About my poetics—/ ∫music/speech /An integral /Lower limit speech/Upper limit music

Je traduis :

J’vais te dire. /Ma poétique c’est — / ∫musique/ discours / Une intégrale / Limite inférieure : discours /Limite supérieure : musique

On distingue souvent entre deux manières de traduire : une qui domestiquerait le texte de départ pour l’acclimater au génie de la langue-cible, et une qui conserverait, voire accentuerait l’étrangeté de la langue-source pour venir secouer la langue-cible, la réveiller en y produisant de nouveaux effets. Les deux traductions disponibles de « A »-9 First Half représentent assez bien ces deux options, qui recoupent d’ailleurs deux manières de placer le curseur dans cette intégrale : l’une, domestiquant le texte de Zukofsky, se place du côté du discours, l’autre, qui en souligne l’étrangeté, en fait une pure musique.

Le texte de Zukofsky est d’une difficulté redoutable. En plus du schéma des rimes (qui détermine un gros tiers des syllabes du poème), Zukofsky s’est imposé une contrainte mathématique, distribuant les « n » et les « r » dans le poème de telle sorte que leur fréquence corresponde à l’accélération des valeurs de x et y pour un point situé sur un cercle le long d’une section conique. Rien que l’énoncé de la contrainte peut donner des sueurs froides aux non-mathématiciens – ce qui est mon cas.

Mais pourquoi s’imposer de telles difficultés ? Quel intérêt, autre que celui de la virtuosité ? On sait par leur correspondance que Pound tenait pour impossible, et non souhaitable, de transposer toutes les contraintes de l’original italien en anglais. Zukofsky a prouvé le contraire – avec une petite louche de contrainte en plus. Il ne s’agit pas uniquement de montrer au maître qu’on peut faire mieux que lui ; le but est de tenir la ligne de crête entre le discours et la musique : le jeu des contraintes impose de telles distorsions au « discours » préexistant (Zukofsky avait recopié de nombreux passages du livre I du Capital, et de nombreux passages de sa canzone fonctionnent comme des reprises musicales de motifs marxistes ; il introduit de nombreuses considérations en physique concernant la lumière) que ce dernier ne peut plus apparaitre comme tel dans le poème : ces distorsions, c’est la musique. 

Chanter et discourir. Chanter ou discourir. Anciennes questions que la poésie connait depuis des siècles et qu’elle continuera peut-être de se poser longtemps. Ces questions prennent ici une tournure politique particulière dont Cavalcanti ne se souciait pas : par un poème qui dit la production de la valeur, qui dit le travail tout en mettant en œuvre un travail formel énorme (et explicitement réfléchi dans le texte, notamment dans la coda), Zukofsky veut rendre au travail sa réelle dimension de valeur d’usage – et émanciper les travailleurs ? Je laisse chacun juge du succès de la tentative.

J’ai voulu tenter de rendre quelque chose d’analogue à l’effort de Zukofsky dans notre langue. Toutes les rimes reprennent le schéma que Zukofsky avait trouvé chez Cavalcanti. Parfois, ce sont plus des assonances que des rimes – n’est pas Zuk qui veut. Idem, je n’ai pas conservé la contrainte mathématique. Celle-ci, chez Zukofsky, est invisible comme telle : ce ne sont que les déformations qu’elle impose au discours qui le sont. La syntaxe extrêmement complexe et torturée de l’anglais en est la transposition musicale. (Cette syntaxe est d’autant plus difficile à « lire » comme un discours que Zukofksy multiplie les pièges, en employant des mots qui peuvent se lire de plusieurs manières, pour ajouter à l’indécision du sens : nom ou verbe, participe passé ou verbe au preterit, etc.) De plus, outre que la fréquence de ces sons n’est pas tout à fait la même en français et en anglais, je pouvais me passer de cette contrainte mathématique parce que je disposais d’une contrainte suffisante pour jouer le même rôle : la nécessité de passer de l’anglais au français. J’ai tenu à rester le plus près possible du vocabulaire de Marx, quand il était employé, et de celui de la physique.

Dans ce qui est, pour Zukofsky lui-même, une prosopopée des choses, qui prennent la parole, comme l’avait imaginé Marx dans une remarque du livre I du Capital, pour dire la réalité des rapports de production où elles naissent, c’est l’aliénation et la spoliation des travailleurs qui est exposée. Mais en introduisant le thème de la lumière, de la vie qui se déploie sous cette lumière, Zukofsky donne à ces thèmes politiques, présentés comme tels, une dimension existentielle très puissante. Alors maintenant silence, le chœur des objets entre en scène, musique :

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Un élan à l’action chante fausse semblance,
Des choses en valeurs égales l’alliance,
En toisant tout l’usage au temps – travail gelé –
En telle abstraction choses n’ont ressemblance
Aux bien créés ; couleurs confondues sans nuances,
Leur naturel usage à chacune est celé.
Ainsi, si choses étaient mots, diraient : clarté
Est comme obscurité, ou nous, face à nos maîtres,
L’usage à transparaître est rare en leurs échanges
Achetées puis vendues notre valeur s’arrange
Fuyant qui nous ont fait comme propriétés,
Qui de nous fréquenter voudraient leur vue repaître,
Mais voyez disparaître en nos cœurs ce qui change :
La valeur à l’humain travail devient étrange.

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Des séries de valeurs assumant pour réel
L’or que nous affectons en un solide gage
S’écoule sans sautage en circuits et induit
Notre être, une langueur de rester idéelles,
De crises un tourbillon crée. Dans le saccage,
Maîtres, le pillage d’un travail tu produit,
Or les machines menaçantes font nos places,
De production, espaces ; s’y reflètent choses
En volontés encloses ; nées de division
Du travail, il assume notre imprécision –
Achetées, de l’or fruits vains, bien que têtes basses
Et soupirs des masses, liés aux bénefs posent
Valeur sur travail, ose cette prédiction
De valeur en surplus, étrange décision.

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Corps et cœurs nous firent, non valeur, d’un exact
Désir de perfection l’espoir jouant solo,
Des vies nous œuvrèrent lento pour plaire aux sens,
A leur feu nous fondirent, par de nombreux actes
De direction, non défection – mort in toto,
Travail, humilié – molto – au temps qui l’offense,
Choses présumées du travail force extorquée ,
Notre élan vital bloqué, ensemble entravées :
Travail – rythme élevé – notre valeur abaisse.
Et plus-value, évidemment, monte sans cesse,
Etant indexée aux cadences convoquées :
Trucs en vrac et tronqués, que vie désentravée
Au temps a chouravées – du flux, l’esprit rapièce
Du travail l’amplitude en nous dès lors qu’il cesse.

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Lumière agit plus loin qu’aux journées qui nous lient
Appel au jour muri, broyés, les miséreux
– Comme pièces d’un jeu – espoir terni, zyeutant
Le joug des gestes joints aux choses abolies
Apaisée, leur furie, au rebord ténébreux,
Espoir vigoureux, regard dit, masque captant
Qu’en nous, choses, hommes veulent, mais nous reviennent,
Et nous dédaignent, choses en lumière naissant
Au vouloir s’adaptant au lieu de la lumière :
Ce n’est pas aujourd’hui mais demain qu’ils espèrent.
Nul ne nous sait vraiment qui à nous ne s’aliène,
Nul ou temps nous emmènent, sauf ce qu’éveillant,
Le travail délaissant nos mines mensongères,
Comme outils animés hommes nous convoquèrent.

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Masque – aspect avenant pourtant si réservé –
Lançant, œuvrée, l’erreur, laisse l’erreur dressée,
Retournée, l’a laissée : hommes nous voient liées
Au mouvement bordant lumière inobservée –
Machines : terreur où l’usage est délaissé –
L’aisance professée ces temps est oubliée :
Choses, ne connûmes onc telle division –
Obreption d’intérêts, profits, rente – codés
en plus-value, décodés en travail – béné-
fice où nait toute richesse, si laminé
Que terre et travailleur sont hors de la vision –
Scission du surplus et d’usage corrodé.
Pourtant : choses brodées au labeur, non fanées,
Mais comme la lumière où son action est née.

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Nous sommes choses, donc, tel un quanta d’action,
C’est-à-dire : « énergie » par « temps » multiplié ;
Or par ce chant, plié à la rime, extorsion
Est faite à l’abstraction, forcée de revenir
Des valeurs, au travail – notre seul point de mire.

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