Une femme perd silence (1/7)

par Julia Lepère

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Une femme perd silence
— Pistes pour faire exister un film qui n’existe pas
à partir d’un film qui existe —

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Dans les photographies de Bill Jacobson insinuées ici quelque chose ne se décide pas
A être quelque chose
Avant de devenir inévitablement
Une chose
Pour l’œil
Je voulais parler d’une femme qui devient chose
Pour l’œil et qui est le fantôme d’une autre se tenant juste sous la paupière
Voilà, c’est ça.
Dit l’homme, allant pour ouvrir la fenêtre

Fenêtre

Le réalisateur s’adresse à la caméra :

Une branche m’a poussé dans le cerveau depuis que j’ai fait ce film Je ne cesse d’essayer de la scier depuis que je l’ai vue Depuis que je l’ai mise dans mon film Que ses jambes se sont introduites nues dans la pellicule par le biais de mon regard Que je l’ai vendue dans des salles de cinéma où dans le noir des hommes Peut-être des femmes aussi Convoitent ses jambes ses yeux ouverts puis fermés son sourire sa moue J’ai tout donné au film Il ne me reste pour ainsi dire plus rien d’elle pire encore qu’avant que je ne la connaisse Avant qu’elle ne soit devenue mon personnage Vous savez que la première fois que je l’ai vue elle était déjà Elle n’était encore qu’image dans une publicité pour le gel douche Une baignoire la contenait Je n’ai d’abord vu que sa nuque puis l’étendue de son sourire a envahi la caméra ainsi que mon cerveau Je suis devenu obsédé par l’idée absurde d’ouvrir son sourire ses jambes ce n’était pas sexuel mais Maladif je voulais ouvrir sa tête l’écarteler pour rentrer dedans et y rester toute ma vie Pourquoi pas y pourrir Elle est devenue une branche dans mon cerveau que je n’arrive pas à scier Je ne vois pas l’arbre je vois la branche qui ne cesse de repousser à la moindre tentative d’amputation Et si je scie la branche je la vois qui erre dans une mer désespérante car elle emporte une copie L’originale a déjà repoussé sur mon arbre La branche s’est simplement dédoublée Ainsi comment tuer ce qui n’existe pas une idée d’elle sous la forme d’une branche c’est absurde mais que voulez-vous Depuis que je l’ai mise dans mon film je vois son visage changer dans le miroir Les yeux des gens sont de plus en plus nombreux à la dépouiller de sa substance Sa jeunesse son printemps Je regarde son visage déjà abîmé près du mien et je comprends que c’est moi qui accélère son vieillissement Mon souffle l’abîme je me détourne Il me reste ce que l’image a confisquée d’elle Mon film une catastrophe Mon film d’abord destiné à l’ouvrir toute entière comme on vide un poisson pour qu’en la mangeant elle s’intègre enfin à ma chair pour qu’elle soit moi et moi elle Ce que j’ai fait est en vérité im-

Une femme arrive dans le texte comme une feuille blanche dans la forêt :

Pardonnez-moi je vous coupe. Impardonnable, j’imagine. Je parle à présent, pardonnez-moi et
Elle se tourne vers un public invisible 
Merci, je voudrais lire un texte que j’ai écrit, une sorte de scénario, une tentative de quelque chose. Silence.
Pardonnez-moi, je réfléchissais. Au cas où je ne serais pas là pour vous lire ce texte, sachez qu’il s’entend mieux à voix haute. Pour ma part, j’aurai une voix hésitante, on pourra déceler ma fragilité –est-elle ou non réelle et comment le savoir– à travers le léger tremblement de mes mains et aussi de ma voix mais je ne serai pas, farouche ni résistante quand viendra le moment de, ne vous en faites pas. Sachez également que je rougis facilement, ainsi il vous sera difficile de ne pas y voir, à force, un trouble pouvant se rapporter à une forme de désir, et pourtant. La réalité est que j’ai une peau réactive. Une feuille blanche existera parfois devant mon visage pour la cacher.
Une femme perd silence donc, le scénario s’appelle comme cela sans exister dans son contenu encore. L’idée s’appelle comme ça. Il s’agit d’une femme qui perd son silence comme c’est écrit, littéralement, comme on perd sa carte d’identité ; sa parole la déborde elle ne sait plus se taire, une boue de mots dans les cheveux de la femme et peut-être que son silence est derrière une feuille blanche, sous de la mousse, qu’il se confond avec une branche, comment savoir. Voyez-vous, la femme sent qu’elle n’a pas de visage, comme une habitude très ancienne qu’elle aurait prise de disparaître dans la couleur alentour. Ainsi la femme se sent invisible, son histoire se confond avec l’histoire collective, et les miroirs ne lui sont d’aucune utilité car elle ne s’y reconnaît pas, la femme est une vague impossible à contenir. La femme n’est pas une branche, si je puis me permettre ici de contredire monsieur. La femme est la vague qui porte la branche, c’est très différent et en même temps vous avez le droit d’avoir votre vision, je vous entends monsieur. En tout cas la femme aura choisi d’être comédienne et nous n’en sommes pas étonnés, manière pour la femme de se fondre dans une autre et ainsi de remplir le vide laissé, seconde après seconde, par son propre visage.
Le réalisateur la regarde et voit un champ : labourer, délimiter, faire baisser les yeux et remplir la bouche. L’homme se projette dans la femme au sens propre ainsi que dans son façonnement de la femme au sens figuré, dans le possible de la femme en même temps que dans son être effectif, elle est sa terre. Il est bon d’être une terre, se dit la femme, et aussi :
J’y ferai pousser des arbres en secret, plus tard leurs branches dissimuleront mon visage 

Maintenant si vous voulez, le film peut commencer. 

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