Trois ductions de Koubla Khan (2/3)

Par Philippe Annocque

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On relit ce qu’on vient d’écrire. A-t-on d’ailleurs écrit là quelque chose ? Et aussi : ce qu’on relit, est-ce vraiment ce que l’on vient d’écrire, ou bien le souvenir du texte original de Coleridge ne s’y superpose-t-il pas ? Un lecteur qui n’aurait aucune notion d’anglais pourrait-il prendre quelque plaisir à lire les vers qui précèdent ? Ces lignes qui n’obéissent plus à aucune règle de versification méritent-elles encore d’être appelées des vers ? Seraient-elles, par un effet collatéral de la traduction, devenues des vers libres ?

Pourtant on a tenté d’être « fidèle », autant que possible.

Traduction littérale. On se souvient de cet autre poème de Coleridge, découvert à la même époque et avec le même enthousiasme : The Rime of the Ancient Mariner. Personne heureusement n’a jamais osé traduire ce titre par La Rime de l’ancien Marinier. Quelle drôle d’idée a-t-on eue là, de vouloir rester le plus fidèle possible : c’est précisément comme ça qu’on l’est le moins et qu’on se retrouverait avec une chanson à boire sous la table. Plus sagement, certains ont préféré traduire ce titre par La Ballade du Vieux Marin. Ça a tout de même plus d’allure.

Qu’est-ce que ça donnerait, si on retraduisait en anglais ce titre traduit de l’anglais ? The Ballad of the Old Sailor ?

On comprend que les hommes aient du mal à se comprendre.

Coleridge lui-même avait grand-peur qu’on ne le comprenne pas. Son Kubla Khan, il attend presque vingt ans avant de le publier, encore l’assortit-il de cette préface-précaution présentant le poème comme autre chose qu’un poème, une psychological curiosity dont nous n’aurions jamais eu connaissance sans « the request of a poet of great and deserved celebrity » dont une note nous apprend qu’il s’agit de Lord Byron. Nos pairs sont souvent plus lucides que nous-mêmes sur nos œuvres : ce sont les leurs aussi bien quand ils les aiment, mais sans le complexe de la paternité.

The Ancient Mariner aussi fait l’objet d’une précaution, maintenant que j’y pense, même si ce poème-là n’a pas été composé en dormant : Coleridge y adjoint ce qu’il appelle des « Glosses », où il glose en effet son poème : ça n’est ni plus ni moins que sa transcription en un récit le plus factuel possible, dépourvu de tout ce qui fait de ce poème un poème. 

An ancient Mariner meeteth three Gallants bidden to a wedding feast, and detaineth one.
The Wedding-Guest is spell-bound by the eye of the old seafaring man, and constrained to hear his tale.
The Mariner tells how the ship sailed southward with a good wind and fair weather, till it reached the Line.
The Wedding-Guest heareth the bridal music; but the Mariner continueth his tale.
The ship drawn by a storm toward the South Pole.

Et ainsi de suite. Curieuse idée de nous présenter ainsi le squelette décharné de sa muse. C’est comme si Coleridge se devait de prouver à quelqu’un que le poème raconte bien quelque chose – au prix de la confusion entre raconter et dire. Qu’est-ce que la perspective d’être lu ne nous fait pas faire.

Mais revenons à Kubla Khan et à notre lecteur sans la moindre notion d’anglais. Quand même, on ne peut pas s’empêcher de croire qu’il verra quelque chose, dans les lignes qu’on a transcrites, quelque chose que soi-même on y a vu, sans mettre de nom dessus, et qui pousse aujourd’hui encore à gloser sur ce texte – en essayant de varier les gloses. Mais si vraiment l’on a traduit là quelque chose, quelque chose qui compte – avec bien des déperditions –, ça ne sera jamais que du sens. Tout est réduit au sens. A ce que, semble-t-il, ça signifie. Ce poème, Kubla Khan, rêvé par Coleridge, réduit à du sens ; alors que ce sens même échappe peut-être en partie à son auteur – lui-même ne se voyant que comme une autre sorte de traducteur. Et le rythme, et tout ce qui fait que ce poème qui fut un rêve est devenu aussi un son ; tout cela est perdu. Dès le premier vers par exemple, ce « did » essentiel au rythme est perdu – dès lors qu’on veut rester fidèle au sens.

Sens et son, deux versants d’une même montagne. On a traduit, avec bien des approximations, le sens. Pourrait-on en faire autant avec le son ?

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Double arcane
hors une vie jeune de rimes
(vraiment)

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Un des ânes doux découpe la canne.
Esthète, lis : « Plaît au genre d’homme décrit »
Où elle rafle de secs cœurs de rêveur âne,
Trous qu’elle veut, remets-je, et laissent aux mânes
Dans tout et sans messie.
Saute, toi, ces failles vaille que fer taille grandes,
Oui ô sois lande et toi vigueur de ronde !
Une des rouées gardiennes braille : « Tout vit sous nos cils
Où errent beaux hommes » mais niant qu’un insensé ver trie,
Aide l’ire où errent faux restes, une chienne torse des îles,
– Haine folle des cent despotes aux grilles ne rit.

Bateau ! date diplomatique, case ou mouise splendide,
Dans le gris Nil, aorte ou cigare couvert !
Sauvais-je ou blesse ? La jolie est née d’un chant candide,
Hasard des nids où hennit mon oiseau vide
Bail où mène la digne fureur des moineaux verts !
Friandises que j’aime, huit ou six laissent tuer mon cygne,
Asie faiseur de reines fastes ne vit que de peines où erre le brise-ligne.
Quelle maïeutique font-elles aux mômes de lits rose-Faust ?
Ami douze, oui, ta fine t’imite en poste.
Chou rouge frais qui menace vos tièdes laques de bandites belles
(Hors champ fille grêle qui nie d’être chair frêle)
Un demi-dieu vise et dessine, croque sa toile sans rêveur,
Il flingue un môme et te lit du sec cœur l’hiver.

Failles m’aillent, m’y rendent dignes d’ouvrir mes hymnes aux jeunes
Troubadours. Une d’elles dissèque un raide rêveur d’Anne,
D’une triche – qu’elle veut, remets-je, et laisse toute mâne ;
Une sanguine tumeur de l’ail-fée laisse aux jeunes :
Ami, dis, cette tumeur qu’oublia leur forme phare,
Une cesse ton rôle « vous ici », pour faire saillir noir !

________ Des chats d’eau aux vœux d’hommes où plais-je
________ Flot tiède ami des doux rêves
________ Où la vase, heure des mines où mets-je,
________ Forme des fous tels en des grèves.
Il toise, ami rat que le frère dit vaillance,
Si ce n’est, plais-je d’homme ou de quais aux faïences.

________ Aux dames seules brise la douce-amère,
________ D’une vie jeune, moine s’en sort ;
________ Il toise un abstinent remède
________ Et dans l’heur d’elle s’émerge et plaide.
________ Signe ignoble : mon tableau ras.
________ Coup d’arrêt vaille visite m’y
________ Assis ma folie exsangue,
________ Tout ce je dis petit détail tout ennemi :
Date huit m’y ose éclatante langue
Avoue de piles d’atome mineur,
Tâte ces nids d’hommes ! ose que veuille jaillisse !
Un drôle ou l’heure chaude s’ils aiment le désert
Un drôle choucas craille dix vers d’hiver.
Lise la Chine Haï, lise l’eau des nerfs !
Oui je veux ce que rende l’hymne thrace,
Une clause rase, oui, solide et raide,
Fort lion au nid doux d’œuf aide
Un troc de mise aux paires d’as.

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[Illustration : photo de Patrick Wack]

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