Déblais (4/4)

par Alexander Dickow. Lire les autres épisodes

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Rien ne suscite l’ironie comme de s’acharner à la chasser.

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La contrainte peut être générative en amont, expressive en aval, ou les deux à la fois. Je préfère la contrainte uniquement générative.

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Plus que tout autre écriture, celle du dialogue doit manœuvrer entre le Scylla du convenu et le Charybde du factice. Qu’un personnage semble affecté, on le pardonne aisément ; que son dialogue le soit et tout l’ouvrage est méprisé. 

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La disjonction est surévaluée. 

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La poétique de l’Image impose un formalisme qui ne dit pas son nom. Il n’existe guère de contraintes aussi contraignantes qu’elle. 

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Plutôt une poétique de l’expression, non en tant qu’elle reflète quelque intérieur, mais en tant que mise en forme du langage (la manière). 

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Au début fut la pose. Quand le vers est posé que l’on voudrait sans art, l’artifice déjà s’y fait sentir : un vers voulu ainsi trahit le dessein de n’en pas avoir.  

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Au mensonge, ce dernier recours d’animal piégé, nous préférons infiniment l’évitement. En omettant un tort, la vanité croit ne pas en admettre l’existence. 

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L’hypocrisie quotidienne relève d’une même logique que le mensonge par omission, car nous voudrions que, pour supprimer l’antipathie qu’un autre nous fait ressentir, il suffise de faire comme si cette répugnance n’avait pas lieu, permettant aussi à notre amour-propre de nous flatter de notre magnanimité illusoire.

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Pour accepter une manière d’écrire véritablement nouvelle, il faut généralement quelque prétexte idéologique qui ferait de cette acceptation un acte politiquement vertueux. On supporte peu la manie d’un pur esthète.

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Narrer : tisser des trous ensemble.

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Le vers libre n’est pas une technique. La coupe des vers, quand bien même elle aurait des effets esthétiques à tel ou tel endroit, n’a rien de systématisable. Les vers libres ont un rythme : ceci ne dit que l’inanité du rythme, car tout ce que dit le rythme, la syntaxe nous le dit. En français, la syntaxe donne à sentir le rythme.

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Tout écrit quelque peu aventureux sur le plan de la forme se voit relégué dans la catégorie poésie : frustration de l’incapacité des vendeurs à vendre ce qu’ils ne reconnaissent pas d’ores et déjà.

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La poétique de l’Image entérine la suprématie de l’œil. Or notre être dépasse et excède le seul scopique. Le visuel donne une fausse impression d’épaisseur, en captant une infime partie de notre expérience. La parole met en jeu, au moins autant que la vision, le toucher : au passage de chaque vocable, notre bouche en ressent les contours. C’est en quoi la parole reste solidaire de notre chair.

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Le sens du goût relève en réalité d’une modalité du toucher : notre langue touche ce qu’elle goûte.

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Le vent se saisit d’une feuille et, dans la convolution de l’air autour d’elle, une connexion se noue, une conscience fugitive apparaît soudain. (C’est un autochrone selon Alain Damasio).

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Le souffle n’est pas théorisable.

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Il existe bel et bien une éthique de la traduction : la responsabilité d’admettre, à chaque mot ou à chaque expression, les limites étroites de notre imagination. La responsabilité de reconnaître les ratages, de rester honnête avec soi-même. C’est une pratique qui exige un sens critique sans cesse en éveil, une lucidité sans faille : idéal aussi louable que hors d’atteinte. 

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On se berce lorsqu’on pleure avec intensité, et lorsqu’on fait l’amour : même mouvement.

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A l’âge des catégories identitaires fixes et essentialisées, j’aspire encore et toujours, à rester aussi poreux que possible. Ô insensés qui croyez que vous n’êtes pas moi !

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Ecriture inclusive : qui t’accueille (et se réserve).

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Jean-Paul Vinay et Jean Darbelnet appellent “servitudes” les contraintes grammaticales auxquelles l’écrivain doit censément se contraindre. Je suis contre les servitudes. 

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Jouer des coudes dans la langue : élargir la marge de manœuvre.

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Si le miracle du langage prenait forme sculptée, ce serait en haut relief et en contre-relief à la fois. Le miracle du langage est une plénitude en creux : ne reste-t-il pas par là une forme de plénitude ? Ou inversement. 

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Là est la véritable leçon du Bavard : ni Bonnefoy (chantre de la plénitude) ni Blanchot (herméneute du négatif) ne peuvent mener à une synthèse juste de ce roman, car son sujet est la plénitude vacante, le déguisement nu du langage.

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Le mythe de Pygmalion explique comment Galatée a elle aussi façonné Pygmalion.

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Le miracle du langage : nulle part le néant n’assume des formes aussi éblouissantes. Même l’aveuglement moral, même notre illusion la plus intime ne peut prétendre à une telle magnificence — à moins que le langage ne soit cette illusion même.

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Adam et Eve se donnèrent le cœur à manger, ces fruits insolites.

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L’élégie n’assume pas toujours la forme du manque, de la perte et de l’absence. Elle peut aussi se dire par le débordement, par le trop-plein d’un étouffement.

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Il n’y a pas de pays aussi lointain que le hic et nunc. Il n’y a ni d’ailleurs ni d’ici dans le langage, il n’y a que la question : où ?

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Les épopées commencent in medias res parce que nous ne commençons jamais qu’ainsi. 

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La poétique de l’image est-elle démodée, est-elle dépassée ? Non : elle est inscrite si profondément dans l’imaginaire du poétique qu’elle relève toujours de l’ordre dominant, même lorsqu’elle subit une éclipse. Elle subit cette éclipse aujourd’hui, et de plus en plus depuis la fin du surréalisme, sa dernière expression majeure. Pourtant, elle reste dominante, comme la Vision et la Vue dominent les six sens — même lorsque nous fermons les yeux. 

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Renoncer au pouvoir : proposition difficile, puisque le renoncement lui-même est une prise de pouvoir.

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La poésie n’est pas un genre littéraire ; elle transcende le genre. Elle transgresse les frontières discursives. C’est pourquoi elle touche mieux que tout autre discours à l’expérience humaine dans sa diversité — sans synthèse (l’expérience déborde tout langage).

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Le poète doit ressusciter le langage mort : celui du technocrate et du bureaucrate, du fonctionnaire et de l’avocat. 

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Dans le folklore, la prose donne rarement à voir l’intériorité des personnages. Du folklore, on n’admire pas tant la “naïveté” que les belles lacunes.

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La littérature didactique offense la sensibilité moderne parce qu’elle semble réduire le récit à quelque message univoque. Pourtant, la meilleure littérature didactique n’a jamais procédé ainsi. Chez Madame d’Aulnoy ou La Fontaine, la moralité s’avère forcément lacunaire, insuffisante, multiple, dérobée, désamorcée, déguisée. Les moralistes comprenaient bien que le récit dépasse toujours les limites d’une moralité. Même face à la littérature didactique ou engagée la plus pauvre, il convient de porter l’attention sur ce qui excède le message, sur le débordement du récit sur la finalité que l’auteur se propose.

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Frodo fut le seul à vouloir épargner Gríma après le meurtre de Saruman par ce dernier. Il est seul à comprendre que le mal seul peut venir de cette mise à mort ; aussi est-il le plus sage parmi les Hobbits. 

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Je tiens encore à l’idée de l’unité organique du poème, idée abandonnée par nombre de poètes francophones et anglophones en faveur d’un agencement aléatoire.

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J’ai comparé le rapport des langues à la communication au travers du mur des amants dans les contes médiévaux. Cette transmission constitue pourtant un modèle de la communication poétique elle-même.

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La poésie médiévale ne contient pas toujours des images ; lisez ceux de Christine de Pizan, par exemple. Ce sont souvent des discours abstraits, et qui prouvent que l’image ne constitue pas un sine qua non du langage poétique.

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Le rythme et la syntaxe dérobent l’image, plus belle d’être dissimulée.

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