Victoriennes, 8

par Frédéric Laé. Lire tous les épisodes.

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Lola Montez (1821-1861)

La vie est un cirque et le cirque, une triste ronde où s’épuisent les hommes et leurs fortunes qui fondent comme neige et meurent au creux des chiennes, courtisanes — qui courent le sort et les louis d’or — seul recours des femmes qui sortent de la suie — et y retournent court, cœur, dame — respirer l’air sauvage et le drame. Petite, Eliza courait nue perdue par les rues, folle enfant, elle collait des fleurs aux perruques des gros messieurs, toute prête à se livrer au premier militaire pourvu qu’il l’envole loin des écoles régulières. Alors vogue le mariage, vite, voir à Calcutta l’ailleurs, la chaleur, tromper l’ennui puis le mari, divorcer aussi vite pour revenir à Londres s’inventer le destin d’une danseuse d’Alhambra à quatre sous, prénom Lola, Lola Montez, fausse espagnole qui gagne seule son argent en levant ses galbes en cadence. Mais elle est reconnue dans la foule, c’est elle, la traînée, la femme du lieutenant des Indes. Lola fuit la Grande-Bretagne, courtisane — qui court le sort et les louis d’or — seul recours des femmes qui sortent de la suie — et y retournent court, cœur, dame — respirer l’air sauvage et le drame. À Paris, à Varsovie, devant les rampes des théâtres Lola danse sa tarentelle qui tisse pour elle sa toile maîtresse. En scène elle se déchausse, joli pied, perd un soulier en matinée et séduit Franz Liszt qui la présente aux cercles bohèmes : Georges Sand, Hugo, Dumas, Lacenaire, plus quelqu’autre bête amoureuse assez dingue d’elle pour lui léguer après duel ses parts dans le théâtre du Palais-Royal. La bête morte, c’est assez d’argent pour partir en Allemagne, où attend le roi Louis à qui Lola livre ses charmes et qui offre en retour un château en Bavière, un titre de comtesse, les ors de son royaume et les guides de son État ouvert aux vents révolutionnaires. Lorsqu’arrive 48 Lola Montez a déjà dépecé son lot de jésuites et d’ultramontains ; que veut-elle de plus, cette Lola-Cendrillon devenue presque reine quand le Printemps des peuples souffle sur la vieille Europe, sinon l’amour encore, le feu et le corps d’un bel étudiant qui sent la poudre et la Liberté. Avant d’abdiquer, Louis de Bavière est contraint de bannir cette folle qui est toute sa folie, elle lui échappe, sa courtisane — qui court le sort et les louis d’or — seul recours des femmes qui sortent de la suie — et y retournent court, cœur, dame — respirer l’air sauvage et le drame. Adieu adieu vieux continent, le nouveau monde est à porté de bras. Lola débarque à New York où elle met en scène ses propres aventures bavaroises. Elle poursuit vers l’Ouest par-delà la Frontière jusqu’à San Francisco. On trouve l’or au fond des ruisseaux, alors elle danse devant les orpailleurs et devant les mineurs, dévoilant son sexe araignée au scandale des promoteurs. Contre la foule, elle se défend par l’insulte et par le fouet, mais le soir les morts s’entassent au bord des draps : amants déclassés, impresario disparu en mer, avocat abattu dans une ruelle. La vie est un cirque Barnum, une énorme accumulation de spectacles où tombent freaks, trapézistes et danseuses avant de se relever pour saluer une dernière fois. À moitié paralysée, ses trente beautés fanées par la syphilis, Eliza Gilbert dite Lola Montez s’éteint à New York avant ses quarante ans, trop vieille déjà pour jouer la courtisane – qui court le sort et les louis d’or — seul recours des femmes qui sortent de la suie — et y retournent court, cœur, dame — respirer l’air sauvage et le drame — et y retournent court, cœur, dame — respirer l’air sauvage et le drame.

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