Saint-Philippe

Par Olivier Domerg

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Un dernier raidillon tortueux permet d’atteindre le nid d’aigle de Saint-Philippe, 1706 mètres. Vue circulaire sur tout le coin : Ancelle, le Cuchon, l’Autane, la plaine de Lachaup, et pour ce qui nous intéresse, le double motif – du Puy de Manse – et du – Chapeau de Napoléon –, totalement dégagés, rendus l’un et l’autre à leur forme et leur espace propres, dans une lumière hélas diffuse de ciel nuageux et de plafond bas. 

Que voit-on ? Mais TOUT, à commencer par l’adret, Manse-Vieille, Les Moutas, puis Sauron, Le Collet, les forêts du Pouas et (comme l’indique son nom) du Forest, les champs labourés de Serre La Faye, ainsi que Chaume Froide. Et le Puy, bien entendu ; le Puy, de part en part et des pieds à la tête, morphologie de la cime comprise, puisqu’on regarde d’un peu plus haut, de guère plus haut, suffisamment en tout cas pour avoir l’impression de passer par-dessus, de pouvoir en examiner la coiffe.

Manse : la forme seule, la forme même, un chouia « gueule de travers », légèrement de trois-quarts, fonçant de minute en minute, nonobstant les teintes fauves, presque violettes ou cardinalices ; et pour finir, oranges et rousses du mélézin sur la crête dessous ; nonobstant aussi la forêt qui s’étend jusqu’à Roustanis. Et peignant la chose avec ce qui reste, les pauvres mots, l’usure de la langue, la banalisation de ce qui se répète, rebattre encore les cartes et jouer la couleur : le ciel gris-blanc, la montagne brune et marron, avec des traits et des taches plus claires. 

Manse : la forme seule, la forme pleine, bien arrimée au sol, bien enracinée, lignes et rondeurs collant à la terre, pentes évasées à sa base, affalées, dilatées, et son talus glissé, sa ceinture morainique rabattue, tassée dessus, et recouverte d’une sorte de basse garrigue avoisinant le kaki. Le « camouflet du camouflage ». Alors que partout ailleurs le marron l’emporte sur le vert-saupoudré, en recul, allant en s’atténuant dans cette saison pour disparaître dans l’autre, brûlé par la neige, écrasé par son poids et par le froid.

La chose est vissée là, viscéralement et durablement, à quelques encablures du piton de Saint-Philippe où nous nous trouvons, prenant une fois encore la mesure (si tant est qu’on puisse réellement y parvenir), de sa stature pyra­midale, de son incomparable plissement et de sa triple bosse sommitale. L’angle surplombant, d’où on l’observe, révèle quelque chose de différent : une centralité plus immédiate et plus flagrante, entre Gapençais et Champsaur comme entre Ancelle, Saint-Bonnet et Gap. Une centralité qui ne prête à aucune confusion ni spéculation ; et qui, au contraire, s’af­firme simplement, incontestablement, dans ce détachement physique, cet isolement formel qui sont les siens ; ainsi que dans cette indépendance et cette autonomie, qui, littéra­lement, sautent aux yeux. 

C’est un corps débordant, un corps bien en chair qui s’étale de tout son long. Un corps que Rubens n’aurait pas renié, généreusement offert. Mieux qu’une pierre ou qu’un rubis, une véritable prairie ! Une force rudimentaire – follement matérielle, abondante et maternelle – propice en cela aux mammifères ; forme-mère, conjuguée
à la montée en chaire ;
__________________________d’où le serMONT (ainsi formé), le ferment de la colline, le Puy sans fond de l’offrande du jour, de « l’amour du paysage », de ses atours et de son entour charnel.
——————Que prêcher alors sur la montagne ? Une ode aux vaches et aux moutons ? Un éloge du brin d’herbe, de la cime herbue, de la touffe intemporelle ? Un discours du fragMONT à mouron ? 

Exagération de l’exégète (« ça pète et ça en jette ! »), exaspé­ration du poète (« sale bête ! »). À votre corps défendant, vous êtes passé en mode biblique. Ben mince ! Atteint de déMANSE verbale, énonciatrice, fonçant dans le dévers roulant et bondissant du déverbal, vous êtes (dé)passé, fébrile et fervent, en mode lyrique ! Manque pas d’herbe le poète, boulant et déboulant dans le pré, sans éponger sa dette, et se prenant les pieds et le reste ; et s’écroulant comme le sens, sous la poussée de Manse ; et voyant trébu­cher la tenue de ses phrases et de sa pensée, et se répandre ainsi en larges stances, moins sentencieuses que disgra­cieuses ; de largesses en mollesses comme de Haut-mal en pis, sous la pression du Puy, adipeux et sans complexes (mais adipeux en dit peu ou beaucoup trop) ;
__________________________________tandis que ça sort de partout, que ça sourd du versant, que ça déborde dans le paysage et sur la page : bourrelets de paragraphes obèses, graisse de caractères superflus, jusqu’à ce qu’à nouveau se fasse entendre, sans doute en réaction, une volonté du parler vrai, une soif de formule claquée, une défiance envers le relâché et le remâché de la langue, un goût du vers esseulé, une méfiance envers les grosses cordes et grandes orgues de la lyre, qui sonnent et résonnent gauche­ment, se déversent comme l’énormité du Puy, ses difformités et gibbosités foncières. Dès lors, vous inscrivant en contre : contre « la chair est partout, au Pouas comme au Collet, il a bu, il est ivre » ; contre « La chair est partout et on s’y complet. On s’y livre. », comme Manse, la panse vautrée sur son lit, son lied crailleur et sonnailleur, sa sous-couche collinaire, sa croûte de terre noire et son épanchement libidinal. CONTRE !

______________________________________________________________________________Et, à toutes fins, contre le dépit de la répétition, contre l’envie radicale d’élaguer et de raccourcir, tout comme contre le mode stérile de la pétition, militer pour les vertus d’une vie et d’une écriture vraiment éMANSipatrices !

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[Prose 15 – Ode au levant]
[Tenir la note 19, 20 – Saint-Hilaire, Les Matherons ; Perce-Neige]
[Chant 15 – Saint-Philippe]

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