Ode au levant

Par Olivier Domerg

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L’éclaircie enfin survenue, on redémarre, évoluant d’abord en limite du champ. Le cadastre est une marelle. On procède par sauts de cases, devant ou sur les côtés. Marchant tout autour, en bordure, on en redessine la figure. Le jeu est de passer d’une parcelle à l’autre. Le but, de réunir les fragments, de recoller les morceaux.

Avancer vers
ou
se déplacer (dériver)
à gauche ou à droite
change la prise.
L’emprise.

Le mot laisse à plusieurs sens.

Placage du pacage : l’herbe, le tapis d’herbe moelleux et coulant, moule les rondeurs et souligne les formes. « Belle finition, non !… Tâtez-moi ça, n’ayez pas peur !… Cent pour cent naturel, avec ça ! ». L’herbe, le tapis d’herbe épais et doux, qui patine et pactise les formes, réveille la vieille candeur. – « Qu’est-ce que vous dîtes ? » L’herbe, le tapis d’herbe, couchée et aplatie par la neige, reprenant du poil de la bête, repart de plus belle, coule et roucoule comme ce n’est pas permis ! – « Vous avez fumé la moquette ou quoi ? » L’herbe, le tapis d’herbe, brun-vert et mou, moel­leux et coulant, qui moule les rondeurs et souligne les formes, réactive la joliesse que vous aviez cru reléguée. Enterrée. À jamais.

De cette mollesse, vous êtes bien aise ! Je vois que vous la goûtez fort. Que vous vous en délectez. Que vous iriez jusqu’à l’enjôler, l’enrôler, la cajoler ; vous y couchez ou vous y roulez, comme dans l’herbe folle. La mollesse vous met à l’aise et vous en profitez, c’est humain ! Vous voudriez la frôler ou vous y frotter de près. De très près même. À l’aise, oui, à l’aise, comme tout ce qui est ouvert. « Ou VERT ». À l’aise comme l’herbe dans le pré ou l’oiseau dans l’air. Et vous voilà, bien malgré vous, chantre de l’ouver­ture !… « Chantre », comme vous y allez ! On emploie plus ce mot aujourd’hui, sauf dans des discours vieux jeu et stéréotypés (des éditorialistes et des propagandistes).

Engueulade de corbeaux. Ça craille pour un ouïr pour un non, ponctuant le changement de ton ; de l’herbeux au verbeux ; du décollage poétique au décalage prosaïque : – « attention, vous allez vous crasher, mon vieux » ! La poésie, s’il en est une, s’écrit dans le changement permanent de ses régimes (LA VACHE, ça parle ! C’EST PARLANT) ! De l’herbeux au verbeux, vous cherchez le bon mélange, la bonne carburation. La phrase qui collera le mieux aux « accidents du sol » et aux « embardées de la langue ». Bruit du déclencheur. Aucun piquet de clôture n’est vraiment droit lorsqu’on y regarde de près. Tout bouge. Fout le camp. Neige et vent. Neige et temps. Passages répétés de randonneurs maladroits, d’animaux corpulents, de vélos tout terrain et de tracteurs.

Velouté de la masse apaisée. Vous jouez sur du velours, votant pour la mollesse essentielle, le vallonnement doux, la puissance alanguie, l’aisance de l’art, l’émolliente douceur de la corne herbue. Débridée, la pensée se libère, court dans le sens du brin (ou pas). La prairie est partout. La mollesse ne vous laisse plus tranquille. La prairie est bombée et bombance. Insatiable, vous revenez toujours à elle comme à lui. Manse vous attire, vous aimante, vous sert d’appui. Des cumulus stationnent maintenant au-dessus. L’herbe crisse sous les chaussures. La Photographe bifurque, puis s’éloigne vers le lopin de terre crue.

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[Prose 15 – Ode au levant]
[Tenir la note 19, 20 – Saint-Hilaire, Les Matherons ; Perce-Neige]
[Chant 15 – Saint-Philippe]

 

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