La trouver

par Murièle Camac

those guileless words of Adam and Eve never were surpassed, ‘I was afraid and hid myself’.
(jamais on n’a dépassé ces paroles naïves d’Adam et Eve, ‘J’ai eu peur et me suis cachée’)

Emily Dickinson, citée par Thomas H. Johnson in Selected Letters

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Je réfléchis, j’hésite.
Je me prépare à partir (rester).
La seule constante, c’est le mouvement et la reconnaissance d’un rien, dit Susan Howe en réfléchissant Emily Dickinson.
Je réfléchis à cette phrase.
Je réfléchis à un voyage, à une quête, une Amérique.
Dans la maison les vêtements ont été repassés.
L’horloge tique-taque.
De la mer le héros émerge nue (nu).
Mon héroïne passe et repasse.
Je n’arrive pas à la trouver.

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*

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Une femme c’est différent d’un homme. Une femme c’est un indien :
Un indien, donc quelqu’un de complètement différent.
Une femme avant d’affronter la torture doit savoir chanter son chant de mort.
Elle chante sa quête, son départ, ses vêtements repassés, sa plongée nue dans la mer, son île, son gel, son sommeil. Le mouvement et la reconnaissance du rien.
Personne d’autre qu’elle-même n’est là pour entendre son chant de mort, il ne s’adresse qu’à elle-même. Personne d’autre qu’elle-même ne le lira.
Quand on a fait cela, on peut affronter le pire.

Une femme enferme son chant de mort dans ses tiroirs, et puis elle va danser.
Toutes les danses lui sont possibles.
On entend son rire : elle se moque du pire.

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*

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Plusieurs couches de vêtements séparent
la femme qui danse de l’homme qu’elle regarde
l’éducation la honte la distance
en enlever une c’est révéler les autres
en enlever une c’est faire un poème

.

tu es beau tu fais plaisir aux yeux
tu es beau c’est un peu douloureux
parle ta langue étrange ou joue de la musique
ne me fais pas trop voir tes cheveux et tes dents
tu es beau comme un frère oublieux comme un fils
puissant comme un indien

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*

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Le regarder c’est comme entendre des percussions lointaines
elle qui n’a jamais connu que des airs de menuet
entendre pour la première fois les chants nus des esclaves
en chemin pour la plantation
et comment apprendre à souffrir
et comment apprendre à rester

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*

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Moi qui n’ai jamais vu la mer
j’y envoie une phrase

un mot atteint la mer
avant de repartir

un mot saute dans la mer
avec tous ses sens

je répète des bateaux
ni en grec ni en dialecte

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*

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Tremblement de terre.
Réception mondaine.
Monsieur le maire et son épouse, monsieur le révérend en famille, monsieur le critique littéraire venu de la grande ville, et tous les autres, tous les autres. Ils sont tous là, les chaudement vêtus, les bien préparés.
Moi je ne suis jamais assez habillée pour la saison.
Je suis celle qui aura froid,
celle qui chantonnera.

Je ferai semblant de dormir, d’attendre.
Je n’attendrai rien.

Je serai l’indien invisible et silencieux,
je serai les yeux,
la montagne pleine d’yeux
partout autour de vous.
Vous connaîtrez la terreur de traverser la plaine.
Et même si vous m’attrapez,
jamais vous n’obtiendrez rien de moi.

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*

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Vous ne m’attraperez pas.

— Paroles de petit garçon
habillé en jeune fille.
Paroles d’absentée
qui les regarde vivre
et dont ils ne sentent pas
le souffle sur leur cou,
le poème dans leur nuque.

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*

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Ce n’est pas parce que tu es vivant que ça te rend intéressant.
Pour le rire et la conversation, les morts sont très forts.
Mais ils ne te saisissent pas avec les yeux, c’est vrai,
et jamais ils ne te troublent par un éclat
de salive apparu au coin des lèvres.

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*

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Deux hommes en costume dansent
ensemble leur tango humain
deux hommes graves deux poètes
toute une salle de danseurs
de tango en costume
qui chantent à fendre l’âme
et aucun mari parmi eux

ma voix fait tapisserie
elle chante pour personne
elle chante pour ses sœurs
elle chante sous la douche
elle reste vieille fille

ma voix n’a pas la bouche d’un mari
ma voix sera vieille fille
ma voix à fendre l’âme

.

*

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Où trouver le révérend ? Celui dont les hymnes sont partout chantés ? Dont tout le pays a pris les mots ? Celui qui sait dire, qui a déjà tout dit ?
Où fuir le révérend ?
Il est en train de traire ses brebis.
Il est en train de réparer son enclos.
Il est en train de maudire son pays.
Sa nombreuse descendance s’est dispersée par les vallées, les montagnes. Les roches en gardent des traces : des signes illisibles, des sculptures étranges.
Le révérend n’est pas un manteau qu’on peut laisser là.

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*

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Mais quoi passe au loin si bas dans le ciel ?
ce n’est pas un bateau, pas un bateau

je ne suis sûre de rien

j’essaie

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*

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Vous pouvez compter sur moi.
Quand vous passerez chez moi, je vous montrerai mon visage.
Quand vous me parlerez, je répondrai des choses drôles.
Quand vous serez malade, je vous enverrai une fleur.
Quand vous ferez une fête, je cuirai du pain.
Quand vous aimerez un livre, je le lirai.
Quand votre enfant mourra, je vous citerai les Ecritures.
Je serai votre amie.
Celle qui ne vous mangera pas.
Je porte une robe blanche.

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*

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A la fin de l’histoire il n’y a comme image
qu’une photo ratée où elle sourit mal
où ses sœurs ne la reconnaissent pas

unique photo ratée
ombre fade d’une jeune fille fagotée
dans de vieux empêchements

non ce n’est pas elle
on ne l’entend pas
ce n’est pas du tout elle
elle doit être partie

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