Le spectre des forêts

par Guillaume Condello

.

Les enfants de nos contrées ne connaissent plus guère les loups que par le biais des contes, des histoires pour s’endormir, ou de visites dans de tristes parcs où les plus petits pressent leur museau contre la barrière de bois, pour voir un soigneur lancer à des sortes de chiens maigres et hauts sur pattes, un peu craintifs, des côtelettes crues.

Et pourtant, des loups, il y en a, dans nos forêts, depuis quelques années, depuis qu’ils sont revenus s’installer depuis l’Italie voisine. Et il en faudrait même davantage : des projets de rewilding, menés depuis quelques années pour lutter contre l’artificialisation de nos écosystèmes, incluent l’introduction ou la réintroduction de la mégafaune, grands bovidés, grands prédateurs : le loup, contre la catastrophe écologique. Plus qu’aux enfants, c’est aux bergers, depuis longtemps déshabitués à vivre en compagnie de compère Loup, qu’il serait utile de lire ces histoires : offrir des mythes, pour leur donner la possibilité de reprendre langue avec l’ennemi intime. La littérature et ces mythes peuvent-ils nous aider à retrouver un moyen de dialoguer avec le loup ?

Nous ne pouvons plus y croire. Le loup, une fois perdues les occasions de le véritablement rencontrer, n’est plus rien pour nous. Et pourtant, la catastrophe écologique en cours nous contraint sans doute à chercher des moyens de reprendre langue avec la meute muette des loups, tous les peuples des bois.

Alors, que peut la poésie, ici ? Peut-elle faire parler, suivant une formule célèbre, les sans-voix ? Comment communiquer avec les arbres et les loups ?

A la croisée des chemins, on peut deviner plusieurs grandes directions. La première est sans doute souvent réactionnaire, qui consiste à donner la parole au loup pour lui faire dire le mal (ou le bien, mais c’est plus rare) que nous pensons de notre moderne civilisation : allégorie de la Nature sauvage, animal vengeur, le loup démasque notre vérité cachée. On voit tout de même beaucoup l’auteur-ventriloque caché derrière la marionnette : qu’il s’agisse de célébrer la nature sauvage ou de louer les réussites de la civilisation, c’est encore l’homme qui parle.

D’un autre côté, assumant de parler au nom du loup, on pourrait identifier une posture chamanique consistant à communiquer avec l’esprit des bêtes, des loups, à nous en livrer la parole. Le loup, c’est aussi la forêt, la demeure des esprits, avec lesquels on ne peut entrer en communication que guidés par un émissaire, ou un interprète. Mais comment croire en ces mythes et sortilèges réinventés ? Le loup n’est plus, pour nous, un esprit avec lequel nous pourrions communiquer, pour retrouver des relations plus harmonieuses avec la « Nature ». L’autorité des croyances leur vient autant de leur origine perdue que de leur ancienneté : elles sont « vraies » parce qu’elles ont toujours été vraies. Et au surplus, même s’il vient lutter contre les catastrophes provoquées par un rationalisme étroit, qui a voulu détruire les écosystèmes traditionnels pour les soumettre à l’empire de la science, l’irrationalisme reste, à mon sens, politiquement dangereux, et poétiquement naïf : une deuxième fois, le loup est la marionnette du ventriloque humain ; mais cette fois-ci, ce dernier feint de croire qu’il n’est que le scribe des esprits.

Le poète peut aussi adopter le regard du naturaliste, amoureux sincère la nature, qui en dit les cycles et les drames intimes. Almanach d’un Comté des Sables, peu accessible à qui ne connait pas les espèces, les us et coutumes des espèces dont on raconte la vie simple. Et par ailleurs, comment ne pas soupçonner, dans une telle posture contemplative, une distance reconduite entre Nature et Culture ? Sur chacun de ces trois chemins, la rencontre avec le loup, avec la nature dans sa « sauvagerie » reste problématique.

Il y aurait peut-être une quatrième direction (et d’autres encore !), qui ne ferait pas l’impasse sur les conditions d’impossibilité de rencontre avec la « nature », et l’animal en particulier. C’est qu’au fond, il faut reconnaitre que nous ne pouvons jamais rencontrer que nous-mêmes. Face au loup, nous ne voyons presque jamais l’animal, mais ce que notre culture a projeté sur lui, jusqu’à lui faire une seconde peau de préjugés et de mythes, de discours et de mots. Et pourtant le loup est là. Partir de cette situation d’impossible rencontre, voir le loup en tant qu’invisible, en tant qu’il se dérobe toujours à nos regards parce que nous ne savons plus le voir, et parce que nous ne pouvons plus le voir comme nos ancêtres les voyaient, voir, dans son évanescence, sans présence insistante – peut-être est-ce là une piste pour enfin le retrouver. Le voir, en sachant que cela ne peut se faire qu’au prix d’une mise à distance des mythes, légendes, discours scientifiques, économiques, etc. sous lequel on a voulu ensevelir son hurlement lancinant. Entendre le véritable appel de la forêt. Alors peut-être pourrait-on parler avec lui, et non pour lui. Autant dire : ouvrir un nouveau monde.

.

.

Accéder au sommaire
Télécharger le pdf complet de Catastrophes No. 23

.

.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s