Victoriennes, 7

par Frédéric Laé. Lire tous les épisodes.

.

.

Edith Garrud (1872-1971)

Les rues sont des pâtures où le Bison est roi. Qu’il se fasse flic ou vilain, son souffle descend sous la nuque des passantes en corset, chapeau renversé, quelque chose va arriver. Sur la scène, l’homme boutonné en policeman dépasse d’une belle tête encasquée la jeune femme qui lui tourne le dos, dont il saisit le poignet d’une main et de l’autre maintient l’épaule ; mais ceci n’est qu’un exercice : la première pose d’une suite de six où la femme s’accroupit, s’appuie d’une main sur le sol, le corps presque à l’horizontale, et retourne au Bison un coup de talon entre les jambes, ou bien, variante : elle répond d’une balayette et envoie l’homme valser, chausses à clous vers les nuages, ou bien, pose suivante : elle lui tord le poignet et achève de l’allonger via une clef de bras. À la dernière pose, la jeune femme se penche au-dessus de l’homme à terre, réduit à sa masse de gros scarabée. Celle qui s’affiche ainsi devant l’objectif s’appelle Edith Margareth Garrud, initiée depuis dix ans au jujitsu dans le premier dojo ouvert à Londres à la fin du siècle. La force brute n’est rien, regardez comme un Bison se retourne aisément : jeu d’élans et de ruses, de coups calculés portés aux tendons ou à certains organes mous comme des éponges à bile, et portés à la face aussi. En 1909, la Woman’s Social and Political Union l’invite à faire une démonstration. Edith Garrud reste dans le mouvement pour former les militantes du service d’ordre, réunies en Amazones au sein de la Bodyguard Society. Il faut réassurer les femmes afin de les élever en cohortes de bombes humaines, contre quoi les flics ne manqueront pas de charger comme ils ont fait lors du « Black Friday Protest », devant le parlement en 1910 : deux tuées, une centaine de blessées et plus encore d’arrestations qui ouvrent un long cycle d’incarcérations, grèves de la faim, gavages forcés, indignation dans l’opinion puis libération provisoire des activistes. Jeu du chat et de la souris où les suffragettes sont relâchées pour se voir aussitôt rattrapées. Il faut cacher les sœurs qui échappent aux prisons et panser leurs plaies. Il faut tenir la rue, descendre Oxford Street en formation agressive quitte à refluer, en cas de barrage ou de nasse, vers le vieux dojo de Soho pour cacher sous les parquets les battes, canes et clubs indiens. Il faut mimer quelques foulées innocentes à l’intention de la police qui cherche une milice mais ne trouve ici qu’un cours de danse, que du feu sans voir que ces danses d’Orient affermissent les corps, redressent les nerfs et rendent maîtrise aux chairs maternantes. Mouvements, émotions, émeutes. Bodybuilding. L’action directe gît dans les muscles avant de gicler sur les pavés en fleurs vocifères, fougères, spores et pollens des subalternes qui s’accrochent à la chaussée comme une herbe fauve, leurs graines dessinant un archipel de petites Amazonies blanches, éduquées et combatives pour peu qu’elles s’éduquent au combat. Voilà ce que les femmes devraient savoir, leur dit Edith Garrud. Les rues sont des pâtures où le Bison dans son élan se renverse aisément. Round one, figth !

.

.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s