Déblais (2/4)

par Alexander Dickow. Lire les autres épisodes

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Une œuvre faite d’abstractions peut encore atteindre à la grandeur. Admettons la primauté du concret ou du sensible, pourvu que le poète ne lui permette pas de réduire le champ des possibles. 

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Le ludisme et la drôlerie sont tristement déconsidérés en France : la gloire de Lewis Carroll n’existe que dans le monde anglophone, tandis qu’on lit encore Yves Bonnefoy. Hélas, nous ne ressemblons plus à la France de Molière et de Rabelais : pour être cru sérieux, il faut désormais le paraître.

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Contre toute attente, la légèreté n’a pas encore tué la gloire d’Olivier Cadiot. Mais il y a le temps. 

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La meilleure contrainte se rend invisible une fois l’œuvre faite, car elle n’est qu’un échafaudage dont on doit se débarrasser, une fois érigé le monument. Suivre le modèle de La Vie mode d’emploi ou de Quelque chose noir, non celui de La Disparition ou de La Morale élémentaire. La contrainte doit être à l’intérieur.

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Pourtant, il arrive que la partie la plus ouvertement structurelle soit la partie la plus essentielle de l’œuvre, et la clé de sa beauté. Que serait l’aspect d’une église gothique sans les arc-boutants ? Que serait la ballade sans ces piliers si flagrants que sont les refrains ?

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Le cubisme, même synthétique, ne rejette en rien les principes de la perspective et de l’illusionnisme ; au contraire, il les exploite sans cesse en tant que mécanisme fondamental. Seulement, les données perspectives des différentes parties du tableau ne s’accordent pas. 

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Je ressens de l’irritation à chaque fois qu’un critique déclare naïvement que les avant-gardes du vingtième siècle ont mêlé l’art à la vie. 

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Pas d’amour sans ambivalence : l’amour nous coûte.

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Certains poèmes accomplissent une synthèse de l’expérience : ils dégagent des constantes d’une série d’expériences différentes, mais de même type ; ils en ôtent les particularités afin d’épurer le fond. Ce sont des abstractions, au sens étymologique du terme. D’autres poèmes étreignent l’épaisseur de l’expérience. Distillation ou brassage, peu importe ; mais sans y verser du vécu, on ne fera ni bière ni liqueur.

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Déponctuer, c’est le panneau d’affichage de la littérature : ça dit “je suis poème” mieux encore, de nos jours, que des vers. Et tout comme la réclame mensongère, l’absence de ponctuation fait croire à des disjonctions et à des perturbations là où il n’y en a guère, à de l’expérimentation qui ne s’y trouve pas en fait ; une langue normative et un style plat peuvent se cacher sous une artificielle et gratuite difficulté de lecture. Des textes brillants peuvent également s’y couler, mais pourquoi se servir d’un panneau d’affichage pour un produit auquel plus personne ne croit ? Et pourquoi donner à un discours articulé l’apparence de la logorrhée monotone, à ce qui est fait de saccades et de rythmes le mouvement de la coulée continue, à ce qui est rugueux un air lisse ? La nuance interne fournie par la ponctuation vaut mieux que cette indifférenciation (la disposition typographique, quant à elle, n’est qu’une autre forme de ponctuation, comme le dit Reverdy). En somme, il faut déponctuer non systématiquement, mais de façon ponctuelle : avec art.

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Après l’époustouflant Grabinoulor, il n’y a plus lieu de faire des poèmes-logorrhées. Après Tarkos et Pennequin, il n’y a plus lieu de composer à partir de répétitions modulées. Quelle monotonie ! Assez des épigones !

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Autres tics : le flot entrecoupé de virgules, en bloc sans alinéas. Rendons la lecture plus difficile au lecteur, histoire de. 

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Quand Eve a entendu Adam de travers, la poésie est née. 

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Le malentendu contribue à la mutation perpétuelle du langage.

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Presque n’importe quoi vaut d’être essayé une fois, en art. Malheureusement, la plupart tiennent à tout prix à en répéter l’expérience. 

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Il y a un plaisir paradoxal de l’extrême fatigue ; on sent alors dans sa moelle le lourd miel du sommeil qui sourd. Le désagrément n’est pas dans la fatigue même, mais dans l’effort d’y résister. La lassitude, c’est autre chose encore ; ça touche à l’effort d’exister.

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À force de semer des indices, une intrigue finira-t-elle par émerger ? 

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Le soleil dit : je poins l’aurore, j’insiste la lumière, je nais la nuit. 

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J’écris ce que je ressens le plus profondément à tel ou tel instant : une équation, une idée abstraite, un cri, une plume, un clou, une nèfle.

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La poésie peut contribuer à une discipline morale. 

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Le plus grand nombre valorise d’abord, sinon uniquement, ce qui répond aux nécessités brutes de la vie. Visons plus haut, à la santé et à l’ivresse d’une vie multiple. Ce n’est guère là que du Gautier de la célèbre préface, qui mérite qu’on la lise dans le texte, — ce que personne ne fait plus. 

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De toute façon, l’art pour l’art n’a jamais été une véritable doctrine, faute d’abord d’adhérents. Ceux qui revendiquent l’idée de l’art pour l’art manquent de crédibilité plus encore que les autres.   

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À suivre…

2 commentaires sur “Déblais (2/4)

  1. J’ai particulièrement apprécié :
    « À force de semer des indices, une intrigue finira-t-elle par apparaître ? »
    – ce mixage entre un premier abord plutôt léger, et ce que je devine d’un arrière plan tout en perspectives enchâssées…

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  2. « La poésie peut contribuer à une discipline morale.  » certainement et d’autant plus quand elle embrasse nos travers faisant de nos illusions les bannières de nos existences. L’art pour l’art en est une. »

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