Le remords du loup

Corps à corps — sur un ring, une piste de danse, ou même au lit, avec quelques auteurs de la tradition.

par Laurent Albarracin

Le loup le quitte alors et puis il nous regarde.

Alfred de Vigny

Que viennent les loups
qu’ils viennent en loups
en bandes furtives
en bancs de brume, en muettes meutes
qu’ils viennent comme le silence
quand il est lourd et soyeux
que viennent les loups, qu’ils soient
comme la soie et le velours
aussi doux et déchirants que tout
qu’ils viennent ululer comme des chouettes
que leurs cris boivent la lune
qu’ils viennent comme ils sont là
cachés et magnifiques
comme vêtus de leur disparition
que leurs pas nombreux soient le feutre
qui dessine leur absence
qu’ils viennent et hurlent longuement
pour qu’on ne les entende pas
qu’ils hurlent pour qu’on fasse semblant
de ne pas les entendre
qu’ils viennent comme la rumeur
qu’ils seraient à nos portes
et qu’ils rôdent, les loups, comme rôdent les loups
qu’ils viennent dans ce désir qu’ils viennent qu’ils sont
qu’ils viennent encore avec la terreur qui les fait venir
qu’ils ne viennent pas réconciliés
mais comme la honte qui hante
qu’ils arrivent éclairés de leur faim
qu’ils glissent comme la soif au sein des rivières
qu’ils martèlent le clou de leur venue
et qu’ils nous traversent comme un vœu
qu’ils entrent dans nos vues
par effraction, subrepticement
tels des voleurs de nos vouloirs
que chaque loup soit
le laminoir de son regard
que chaque loup soit
le pas de loup d’un plus grand loup
que les loups viennent
comme des fourreaux de menace et de salut
tels les fuseaux d’argent de l’indigence
qu’ils nous arrivent dans leur grand luxe de maigreur
qu’ils viennent comme un appel
et comme un appel accompli comme appel
le long appel acharné qu’ils sont
qu’ils viennent à la lisière des villes
et même à la lisière des choses
qu’ils approchent les choses pour les frôler
d’un frisson venu des choses
restées interdites
que les loups soient parmi nous
comme des symboles hagards et des reproches vivants
des êtres fabuleux, des entités dérisoires
qu’ils galopent dans nos réels
et qu’ils nous étourdissent jusqu’à l’étourderie
comme des hordes de cordes frappant nos ouïes de visions
et qu’ils s’en aillent nous laissant la stupeur
qu’ils lâchent leur litanie sur nous
leur grand hallali de signes
qu’ils viennent et qu’ils repartent d’un même mouvement
comme un regret sur nos grèves
qu’ils soient là pour autre chose
pour cette autre chose présente dans la présence
pour cette autre chose que l’absence
qu’ils viennent à la tombée des arbres
qu’ils viennent au couperet des heures
dans les ciseaux de la grisaille
qu’ils aient le tranchant de la douceur
qu’ils se déplacent comme la plaie dans le couteau
qu’ils viennent comme on se retire
qu’ils déferlent comme on tremble
que la clarté trouble de la lune
fasse vaciller les lames
que les loups viennent inquiéter nos tables
qu’ils renversent les choses
en leur chose
qu’ils viennent tout chambouler
pour tout laisser plus intact qu’avant
plus neuf que jamais, plus avide que tout
qu’ils soient comme des ombres
à la gorge des ombres
qu’ils viennent pour verser
un sang de merveille
pour souffler un vent de pareil, de nonpareil
afin que toute chose soit enfin semblable
enfin semblante, aiguisée à l’identique
que les loups viennent pour réveiller les loups
qu’ils viennent par le train de l’échine
qu’ils prennent la voie du poil dressé
qu’ils se tiennent à la lisière
et qu’ils fassent litière de la lisière de tout
qu’ils viennent hurler doucement les choses
de lèvres impossibles
qu’ils soient comme une attente dans les choses
une attente qui attente aux choses
qui les atteigne comme du bond où ils se tiennent
que les loups viennent
dans le regard des loups
dans le venir des loups

.

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2 commentaires sur “Le remords du loup

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