Coste longue

Par Olivier Domerg.

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Dix heures, ce matin. Chorale de bêlements, en contrebas, dans les corrals de Lachaup. Il fait plus frais qu’hier. La plaine se réveille sous le soleil et les cris des bêtes qui montent, s’interpellent, se chevauchent, se concertent. On approche du point de vue qui a motivé notre retour : la face du Puy accrochant la lumière, au lever. Longeant les premiers contreforts de Coste Longue qu’on suivra cette fois jusqu’au bout (puisqu’elle offre un balcon longitudinal sur la cuvette et le motif qui nous amènent), nous réalisons, à propos de la plaine, fidèles en cela à la perception que nous en avons, qu’on peut encore parler de « mosaïque » (bêlante ?) et de « sensation de matière » pleinement ressentie ; comme lors de cette exposition tactile au Musée sur les différents types de laines existantes, qu’une disposition ingénieuse permettaient de toucher, soulever, palper, avant de reposer.

Texture de l’herbe et des plantes : herbes longues ployées, frange humide des Chaumasses. Bruits de grelots et braiments étonnamment spatialisés, vu le nombre de troupeaux parqués, ici et là, en plusieurs endroits de Lachaup. Géométrisation du système parcellaire sous un fort soleil : pêle-mêle, des ocres, des grèges, des ors, des jaune paille, mais également des verts et des noirs. On distingue clairement l’épaisseur des bordures, le tracé des chemins et des ruisseaux, celui des petits canaux d’irrigation, l’emplacement des citernes roulantes et des clôtures mouvantes. La vaste plaine, qui a émergé progressivement de la nuit et des brumes, nous oppose son découpage flamboyant, sa richesse cadastrale, ses figurations abstraites ; ourdissant des parallélogrammes émoussés et moussus, d’épais et moelleux tapis, des carrés d’herbe fauve et laineuse, des zones foisonnantes de revêtements végétaux de diverses natures et consistances.

Il y a plusieurs sortes de jaunes et de verts. L’automne est partout ce mélange de sépia, d’herbes cuites et ce chatoiement de couleurs vives, dans la plaine et ses confins, de même que sur les pentes alentours. Au-delà des labours que nous venons de contourner, on se dirige vers un énorme clapier, blanc et gris-cendré. Le Puy de Manse se présente en contrepoint de cette volumineuse réplique caillouteuse, posée dans son axe, qui lui fait écho et qu’il excède de tous côtés :
_________________________________________________tas/contre tas ;
__________________________________________________________________champ/contre-champ. Voilà comment ces masses se répondent, instaurent et entretiennent un rapport formel, mais pas seulement.

Au regard de la plaine et du panorama, n’éprouver rien d’autre qu’un sentiment général de ravissement et de sérénité.

La forme du Puy de Manse, vue d’ici, paraît moins accusée. La masse, moins cassée. On n’a plus à faire à cet animal affalé, couché de tout son long et plongé dans un sommeil profond (Orque ? Phoque ? Ou plutôt, une de ces tortues géantes, plaisantait-on hier !).

S’acheminant vers les monticules de pierres, on joue sur les contrastes avant que le ciel ne se voile, nous devienne défavorable. On profite, à toute force, du levant qui lèche et révèle les pentes du Puy, côté « montagne à vaches ».

Rectangles de moquette rase ou drue (mohair ou moëre : la quête du mot juste). Un patchwork d’aspect et de couleur changeants, auquel s’ajoutent les forêts marginales, les labours noirs, et, où que l’on aille, le tintement entêtant des sonnailles ! 

Plus proches de nous, ces buissons nus — faisceaux squelettiques, foyers sombres des branches en pelote d’aiguille. La litanie. La structuration du clapier, grosses pierres dessous ; petites, dessus. Sa patine vieillie, grise ou noire, tachée, lichéneuse. La litanie. Les innombrables parcs à bestiaux. L’or des chaumes ras, les rigoles qui irriguent, et parfois, délimitent les champs. La litanie. Manse qui pointe le bout de son Puy et de son pied. Les reliefs bossués et sensuels de la montagne quant on y regarde de près. La litanie inscriptive de l’inscape. Le village encore dans l’ombre, recroquevillé à l’extrémité. La douceur du soleil lorsque nous progressons sur le coteau, en direction de St-Hilaire. 

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[ Prose 14 – Chatégré ]
[ Tenir la note, 18 — Coste longue, plaine de Lachaup, 1er novembre ]
[ Chant quatorze —  Sans bouger d’un pouce ]

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