Dérive la baleine

par Pierre Vinclair

Corps à corps — sur un ring, une piste de danse, ou même au lit, avec quelques auteurs de la tradition.

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Je ne connaissais rien de Dadelsen (de lui je n’avais jamais lu le moindre vers et la seule chose que je savais avant d’ouvrir Jonas, c’est le format à l’italienne : pages à lire sur la longueur et non sur la largeur — celles de gauche en haut, celles de droite en bas), mais en lisant la préface d’Henri Thomas (auteur que je chérissais au lycée, et dont je n’ai rien lu depuis quinze ans), j’apprends que Dadelsen vivait dans les années cinquante (avant de mourir, en 1957, d’un cancer du cerveau, sans avoir préparé l’édition de poèmes presque tous inédits) à Londres, où je viens d’emménager. 

I.

Jonas s’ouvre avec « Bach en Automne », un long poème en sept sections (plus une), écrit et réécrit sur plusieurs années, avant d’être publié (sans que Dadelsen soit l’instigateur de cette publication) dans la N.R.F. : « J’ignore, écrit-il à Paulhan, lequel de nos amis communs… a pu vous communiquer ce poème qu’à force de retouches trimestrielles je m’étais habitué à considérer comme perpétuellement inachevé. » 

Ce qui me frappe d’abord, en le parcourant, c’est la forme ; la forme et la clarté, et comme la clarté, une fois prise dans la forme, semble porter la promesse, et même l’évidence d’autre chose — d’un mystère plus profond et d’autant moins aisé à déceler qu’il se donne à lire ainsi, dans une clarté lumineuse. Pourquoi sept vers ? Pourquoi le dernier est-il plus court ? La forme, en ramenant l’expression poétique à une exigence dont la raison (qui peut-être n’existe pas) ne nous est pas donnée, cache autant qu’elle révèle. À moins qu’il n’y ait que ceci : ce qu’elle dit, et comment elle le dit. Et qu’il n’y ait pas de pourquoi.

Je connais l’attirance de la nuit. La gamme la plus tendue retrouve
Pour descendre à ces vibrations pourpres une pente irrésistible.
Peut-être le désir n’est-il que le déguisement d’une nostalgie de l’âme
Effrayée dans l’obscurité ? Au pied des échelles du songe,
Repoussant l’ange, fermant les yeux, Jacob de tous ses reins vautré
En gémissant étreint la vraie terre, la vraie mort. Bételgeuse au zénith
________Tremble aussi au fond des puits.

Mais la forme, du fait que concertée et répétée elle se laisse apprivoiser, nous fait croire aussi à une évidence qui en réalité n’existe pas : ces images étranges, empruntées à la Bible, ces noms propres inconnus (de moi en tout cas : mais de plus cultivés n’ignorent pas que Bételgeuse est une étoile). Le même discours, en prose, serait incompréhensible et l’on s’en rendrait compte.

Mais la forme masque le mystère du dit en simulant un mystère du dire. 

La forme, qui brise la phrase en son milieu, nous empêche de tenir rien pour dit : tout se décide, tout se décidera après la coupe (où guettent des Indiens syntaxiques). Je dois pour lire avancer à tâtons, à hauteur de syntaxe : ne pas m’éloigner trop, lire de trop loin, ne pas attendre que tombent des fruits ; suivre une à une toutes les anfractuosités. 

À travers la futaie de l’orgue le souffle qui chantera la gloire du Seigneur
est à larges semelles boueuses pompé par le fossoyeur sacristain. 

Le sens colle à la syntaxe, il n’y a rien hors des mots, au-dessus d’eux. D’où la tension avec le religieux, pour qui telle plénitude doit être réservée au verbe divin ? Dire « Seigneur » dans un poème est un blasphème. Écrire « La gloire du Seigneur » est un bras d’honneur à l’Église. Carl’écrit n’y renvoie ici à aucune réalité substantielle extérieure. Au contraire, elle rabat sur elle ce que la religion posait comme le grand Extérieur. Et noie le signifiant du dieu dans son corps de texte. 

Bien sûr, avec un tel thème et un tel titre, on devrait s’y attendre. Mais cette prégnance, dans Jonas, des thèmes et des tropes religieux, frappe malgré tout :

Seigneur des cohortes spirituelles,
Seigneur aussi de notre déroute,
Seigneur aussi de nos nuits vers la mort, vers la vie.

Mais l’horizon biblique du poème qui se fait (ou prétend se faire, ou fait semblant de le prétendre) parole définitive ne se déploie pas, ici, en tournant le dos à la facétie : la nécessité n’est pas trouvée dans l’exclusion de la contingence — selon le mode docte, de qui érige sa vertu dans le rejet de la faiblesse ou du péché. Au contraire : la force semble se trouver dans l’accueil d’une faiblesse transmuée, et l’énoncé plus lourd de signification provient du moindre jeu de mots :

Seigneur, donne-nous notre peine quotidienne
afin qu’elle soit pesée avec les cendres de nos frères

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II.

Quand je pense à la manière dont les rues de Londres ont changé, depuis que Dadelsen les a foulées pour la dernière fois en 1957, je me dis qu’il est magnifique que sa langue nous semble moins datée que la devanture d’une épicerie de l’époque (il en reste peu). Autant je ne suis pas convaincu par l’idée qu’écrire consiste à faire une œuvre, plutôt séduit par la remarque que Ponge prête à Picasso dans La Fabrique du pré (« Nous voulons montrer notre travail, et non faire des œuvres. »), autant je dois reconnaître que certains textes vieillissent moins vite que d’autres. Résistent mieux au temps, comme des stèles posées au bord d’un chemin ayant successivement connu les chevaux, les diligences, les voitures à essence et les trottinettes électriques. Comme, disons, des œuvres.

Reste que les poèmes de Dadelsen n’ont pas tous également résisté au temps. Au détour d’un vers, on rencontre ainsi des mots qu’un poète contemporain n’emploierait plus qu’avec grandes précautions. Mots qui peut-être étaient doués d’un sens obvie, jadis, mais qui ne demeurent plus, justement, que comme l’attirail lexical des vieux poètes :

Il te lance en pâture aux oiseaux monstrueux de l’espace spirituel.

Peut-être Dadelsen n’est-il pas dupe, après tout, puisqu’il écrit page suivante :

________Quelle âme ? Quel éternel ?
Belle âme en vérité, faite de vent et d’ordure ! 

Un peu plus loin, il se moque même de celles qui dans « Bach en automne » aiment une noblesse (une soi-disant noblesse) qui lui interdirait de dire les choses telles qu’elles sont :

Et la comtesse aussi, ô pourtant exquisement si femme, et qui trouvait
____________dans « Bach en automne » un « immense talent ».
Eh bien, elle n’aimait, mais pas du tout, que même en termes choisis
____________on descendît au-dessous du nombril
____________(c’est à se demander parfois comment-y
____________font les gens de goût pour avoir une descendance)

Mais surtout, c’est le traitement de la figure de la baleine qui semble daté : aujourd’hui, elle serait davantage travaillée dans l’horizon (écologique, disons) de la disparition de l’espèce… comme dans Blanche Baleine de Fabienne Raphoz (Héros-Limite, 2017) :

un soi
___l’amie me dit :
__________« Jonas c’est
________________________la colombe
en hébreu »

le lendemain
___baleine première
__________fossilera désert […]

Mais avec Dadelsen, un long poème narratif entier sur Jonas et la baleine, qui ne fasse une seule fois mention de la menace de la disparition de l’espèce, voilà qui marque à coup sûr un décalage d’époque ! La tragédie qui porte son ombre sur ces pages est bien plutôt celle de la Deuxième guerre :

Ils ont habité avec nous dans la gueule de la baleine.
La baleine les a crachés sur l’autre rivage :

__________________________________________________Les timides.
________________________________________________Les gauchers.
_________________________________________Celui qui était albinos et bègue.
________________________Les myopes. Les méfiants, les malins.
________Et ce grand garçon qui avait toujours soif,
toujours sommeil.

Pourtant nulle parabole. Et la baleine n’est pas une allégorie. 

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III.

Cela fait longtemps que je me dis qu’il n’y a pas d’allégorie, dans la poésie — qu’il ne peut y en avoir, quoi qu’on en dise. Mais jusqu’à peu c’était essentiellement parce que j’avais été impressionné par quelques théoriciens à gros bras, comme Hegel, selon qui l’allégorie n’est que la représentation artificielle, figée, dans la matière, d’une idée vivante — et donc : du sens mort. J’avais lu aussi un excellent article de Benoit Monginot, dans lequel il présentait l’allégorie chez Baudelaire comme le symptôme d’une « théologie de la séparation ». Au moment même où elle croit faire se rejoindre l’idée et la matière (parce qu’elle représente la première dans la seconde), l’allégorie réaffirmerait bien plutôt au contraire l’infranchissable distinction entre l’Idéal et le Réel. La possibilité de l’allégorie, c’était celle de la préséance de la signification sur le travail du texte, c’était le confinement du poème au registre didactique, et au bout du compte, son inutilité : la vérité du texte était ailleurs, dans l’arrière-monde depuis lequel se commanderait la succession des figures dans l’inessentiel écrit. Je me disais donc que l’allégorie, que le recours à l’allégorie, c’était — mal. 

Mais en lisant Dadelsen, je crois tout simplement qu’il n’y a pas d’allégorie. D’abord parce que sa baleine, contrairement à la prétention biblique à la parabole (mais ce n’est pas parce que les textes religieux prétendent faire quelque chose qu’ils y parviennent) n’est pas une allégorie.  Bien sûr, la baleine c’est la guerre, c’est la mort, c’est le pays des ombres qui avale les soldats. 

Ombre,
qui regardes par-dessus mon épaule
________________________que puis-je faire pour toi ?

Mais elle n’est pas seulement cela car elle est d’abord baleine, c’est-à-dire vivante : sa signification n’est pas figée. Elle contamine donc tous les signifiants.  

La baleine, dit Jonas, c’est la guerre et son black-out.
La baleine, c’est la ville et ses puits profonds et ses casernes
La baleine, c’est la campagne et son enlisement dans la terre et l’épicerie et la main morte et le cul mal lavé et l’argent.
La baleine, c’est la société, et ses tabous, et sa vanité, et son ignorance.
La baleine, c’est (dans bien des cas, mes frères, mes sœurs) le mariage.
La baleine, c’est l’amour de soi. Et d’autres choses encore que je vous dirai
Plus tard quand vous serez un peu moins obtus (à partir de la page x).
La baleine, c’est la vie incarnée.
La baleine, c’est la création, en fin de compte superflue, mais
indispensable pour cette expérience gratuite et d’ailleurs quasiment inintelligible.
La baleine est toujours plus loin, plus vaste ; croyez-moi, on n’échappe guère, on échappe difficilement à la baleine.
La baleine est nécessaire.
Et ne croyez pas que vous allez tout comprendre comme cela d’un coup.

La baleine, la guerre, la mort et « la vie incarnée ». Il n’y a pas là d’allégorie : il n’y a qu’un monde, son sens est en perpétuelle construction, co-création, inachèvement. C’est un vivant, il est gros et peut-être dangereux, mais d’abord mystérieux il nous échappe. C’est la baleine : le sens de la vie au travail, qui travaille, échappe, qui est là mais repart, réapparait mais s’ouvre et nous engloutit.

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IV.

On dit souvent que l’interprétation est nécessaire lorsque le texte offre à l’imagination du lecteur une image qui n’est qu’un signe, et dont la contemplation doit l’élever jusqu’à une idée. C’est ainsi que se comprend par exemple la fameuse théorie des quatre sens de l’Écriture (littéral, allégorique, tropologique ou moral, anagogique ou religieux) que Dante reprend à son compte. 

Mais repensant à Jonas alors que je marchai dans les rues de Soho, je me suis dit soudain (en voyant furtivement mon reflet apparaître dans une vitrine du trottoir d’en face) qu’en réalité, et quoi qu’en disent les poètes, les clercs et les théoriciens, ce ne sont pas des textes comme la Divine Comédie qui donnent lieu, le plus souvent, à l’interprétation : lisant l’Enfer, on prend bien davantage intérêt à la matière textuelle dans sa profusion bigarrée, qu’à je ne sais quelle idée à laquelle le poème serait supposé (voire, prétend lui-même) renvoyer. Que les zélotes d’une religion prétendent que leur livre n’est pas un absolu et ne trouve son sens qu’en étant renvoyé à l’absolu d’un Dieu, c’est de bonne guerre. Mais il en va différemment pour le domaine, étrange et fragile, des textes qui, ayant une valeur en soi, ne tirent pas de leur signe vers une réalité hétérogène leur intérêt pour nous — et qu’on appelle la littérature. 

En fait, c’est plutôt au contraire lorsque l’œuvre produit une insatisfaction, parce que ce qu’elle nous offre est trop pauvre, que l’esprit cherche à compléter cette pauvreté inacceptable en cherchant ailleurs un moyen de l’enrichir. Il y a tant de choses intéressantes dans « le Cygne » de Baudelaire qu’on remet à plus tard,  toujours, de se demander ce que cela nous dit, pour de bon, sur l’exil — non ? Il y a tant à jouir au milieu des mots, dans le pierrier des mots qu’est le poème. Gardons l’interprétation pour le face à face avec la matière toujours si décevante des urinoirs, des carrés blancs et des sculptures de ballons.  

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Quelque part, Dadelsen écrit :

Il faudra du temps pour faire une seule
observation simple et vraie

Sans doute lui en fallut-il, du temps, pour faire cette observation, simple et vraie. 

On commence toujours par des observations simples et fausses.
Un peu de philosophie nous autorise quelques observations complexes, mais fausses.
Au bout d’un long trajet peut-être, parvenons-nous à la joie de l’observation simple et vraie. J’en trouve une quelques pages plus loin :

Seigneur, permettez-moi
de garder patience, de ne pas demander trop,
de savoir attendre le non-prévisible,
le non-prévu, sorti brièvement de quelque
naufrage ou catastrophe, si l’on y échappe.

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2 commentaires sur “Dérive la baleine

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