« ដោះ » (5/10)

par Christophe Macquet

[ɗɑh]

(DANS LA NUIT KHMÈRE)

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Nocturne, retour, mère morte. Extrait d’un manuscrit inédit de 108 textes et 108 photographies. Dâh, en khmer, signifie le sein, mais également dénouer (les nœuds qu’on a dans la tête), libérer (il s’agit d’abord d’une libération d’éthanol). [Note de l’auteur]. Lire les précédents épisodes.

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56. Viande crue 

Déchaux
frayère.

Patagonie, fossile de dinosaure, mettre la langue.

Cigarettes, moteur coupé, coupée la pluie, coupé le vent, coupés les chants des étourneaux, coupé le glou-glou du radiateur, coupées les mains, coupées les marches de l’escalier, tapis s’enfonce, plancher vacille.

Tu as vécu comme un oiseau.

Fait noir, il pleut, 1978, mon père fait des clics (latéraux) dans sa bouche, comme pour appeler un chien (ក្ដក់), il est au volant, rue de Bréquerecque, dans la montée, on est derrière, la magie des lumières, on passe devant la carotte d’un café-tabac (déformée par la pluie), mon père clique un extrait d’Oxygène de Jean-Michel Jarre, je ferme les paupières, j’entre dans la goutte d’ambre.

Quand il marche, Avine regarde fixement les gens (c’est la source de nombreux problèmes, altercations, insultes, bastons, il y a deux jours encore).

Les RE d’Arthur : « Oh ! la science, on a tout repris. » ; « Nous rentrons du cimetière » ; « Société, tout est rétabli » ; « Aussitôt que l’idée du Déluge se fut rassise » ; « Reprenons l’étude au bruit de l’œuvre dévorante qui se rassemble et remonte dans les masses » ; « Si mon cœur triste est ravalé » ; « Nous nous reconnaissons toujours ; nous nous dégoûtons » ; « Tu rebois donc la vie effroyable ! » ; « je suis rendu au sol » ; « Avec des déficits assez mal ravaudés ».

L’odeur de lambris (et de sperme), le roucoulement des colombes (et l’ennui).

Tu regardes ton pied bruni, ton pied séché, ton pied de vieil Indien, il ne te fait pas mal, tu le regardes avec sérénité, il devient étranger parce qu’il ne te fait pas mal.

Les yeux bleus de l’ancêtre, elle me réveilla un matin, j’étais allongé sur un banc, près de la cathédrale Saint-Julien.

Le bambin à la plage, il court vers les vagues, il quitte le centre (papa-maman), parce que le centre est ennui, et que l’ailleurs est un aimant, l’ailleurs est excitant, mais l’ailleurs est dangereux, les pieds dans l’eau, il s’inquiète, il cherche les regards de papa-maman, il revient en courant téter le sein du centre, pour s’ennuyer une minute plus tard, et repartir vers les vagues.

La route (sacrée) jusqu’à Ault-Onival.

Deux nuits de suite, rêve immobile dans une gare indienne, impossible de prendre mon train, d’enregistrer mon sac, qui se perd, tout se perd, fatigue, un minimum de gare, un minimum de mouvements, comme avant extinction.

Trois Japonais dans un étang, j’entre dans l’eau et je deviens japonais.

 Atamir me parle d’extraterrestres, on joue aux dominos sur le pont supérieur, le fleuve est marron comme du jus de palek (cf. Batanes), avec parfois des envies de bleu pâle, le bateau glisse, soufflerie naturelle qui chasse les moustiques, les îles, Avine est allongé dans son hamac, il fume, un cinéma vivant, il y a aussi des capteurs sur la rive, des hommes, des animaux, un double cinéma vivant (Avine les regarde, ils regardent Avine), coups de sifflet pour manger, riz + spaghettis + fayots + farine de manioc dans le même bol, on accoste, Archie achète du fromage frais, une barre énorme, le théosophe est en train de disserter sur les îles, où la végétation est plus verte, dit-il, où les buffles, les aigrettes, les martins-pêcheurs, un petit oiseau avec une longue queue traverse le fleuve, je l’avais pris pour une libellule géante, une petite abeille rousse s’élance à son tour, je suis épaté, biquettes dans l’herbe fraîche, ces îles c’est bourré d’oiseaux, on accoste à nouveau le soir, monte une fine, une grande fine, comme je les aime, short moulant coupé au-dessus du genou, maillot noir et petites sandales, peau dorée, grand sourire, ressemble à Ratana, la nuit est tombée, le mec bourré est en plein délire de vengeance, Atamir sait faire rire les femmes, mais je sens qu’il ne m’aidera pas physiquement s’il se passe quelque chose, et il est en train de se passer quelque chose.

Attaquer le sein, le sein sans secret, le sein bête, le sein laid. 

Rose Lacroix avait son pendant masculin, Canapé (dit Canap’), un simplet qui t’abordait en disant : t’as pon oeun’ cigarette, frère ?

Les ajoncs et les cressonnières.

Impossible de dormir, cervelle à l’agonie, d’abord une sorte de personnage, à droite, comment dire, pas vraiment perceptible, mais qui circonscrit (peut-être) le non-perceptible et qui me permet, par en dessous, de dérouler quelque chose qui ne soit pas encore de l’ordre du rêve, mais qui n’est déjà plus cette nébuleuse hostile, cette affreuse marinade d’avant les signes, quelques secondes plus tard, apparaît un autre personnage, à gauche, plus perceptible, parfois reconnaissable même, mais pas longtemps, et ne laissant aucun souvenir, c’est l’ordonnateur de tout ce qui apparaît (y compris le premier personnage), mais on se rend compte assez vite qu’il ordonne mal (volontairement).

Kampot, juin 2016, paillotte au milieu des palmiers, des bateaux musulmans partent pêcher au crépuscule, bruit de la pompe à sable, une hirondelle rase la surface du fleuve, écrire, retrouver la poussée.

Depuis longtemps, mon rat, je le voyais passer derrière les deux Ganesh, derrière les trois scarabées géants, derrière les jarres d’eau et les plantes en pot, aujourd’hui je le vois s’avancer, mignon comme un écureuil, on sympathise (mais l’arrivée d’un chat trois-couleurs le fait rapidement disparaître).

Je cite de mémorire.

Soudaine épreuve de la désanimation, électricité qui remonte, Paris, entretien d’embauche pour le poste de prof à Phnom Penh, musée Guimet, les lèvres doubles, les seins khmers hallucinatoires, mon double corps chez Sylvie, fatigué-survolté, chaque partie pour son compte, cigarettes et fictions, juillet, médicaments, Rouen, boule dans la gorge, rétrogradations dans la tête, électricité qui remonte les jambes, douleur, si forte que si je veux l’oublier, sans la remplacer (par une autre douleur), je tombe dans un abîme, déjà, il y a quelques années, mais il y avait encore un plancher, un horizon-butoir (l’armée), tout avait commencé chez C., une nuit, à Lens, puis les rêves spasmodiques à Manille, mort, mort, l’espace se déstructure, dans cette petite chambre d’hôtel, tapotement des doigts, des orteils, canalisation et sortie d’un rythme artificiel-intérieur, par ce clapet, la chair libérée s’assoupit un peu, il faut maintenant que le cœur (rythme des doigts de plus en plus rapide) reste du côté de la chair assoupie, juillet 1994, petit matin, orage, comme en octobre 1988, au premier étage du lycée hôtelier du Touquet, dehors, grand froid sur le visage et les mains, fumer seul, rentrer dans l’éternité, avec elles et sans elles, puis distorsion de l’espace, silence de la nuit et grosse pluie battante, avec elles et sans elles, tonnerre, coupure d’électricité, un glissement, tu as le visage rouge, me dit Romina, l’eau glaciale ne me rafraîchit plus la gorge, malgré la fenêtre ouverte, un manque sec et tachycardique, je serai encore épuisé ce soir, avec mes vieux tics d’enfant-roi (le nez, les oreilles), difficultés du passage, aujourd’hui/demain, veille/sommeil, les différentes parties du corps qui se mettent à clignoter, à tour de rôle, à gratter (il faut gratter), langue étrange dans la bouche, la salive infinie, les battements du cœur (je les entends/je ne les entends pas), je ne peux pas me gratter le cœur, régression, redescente, rituel obsessionnel, l’édredon jeté sur le lit avant/après le coussin, quand je m’apprête à décrocher, je change de position, oubli, sursis.

Emparadisé (deux semaines) chez les Waraos.

Avine a vécu deux ans dans le ventre d’un esturgeon.

Après la crémation de ma mère, j’ai du mal à manipuler de la viande crue, cuisiner, faire un pot au feu.

Mars 1993, Saïgon, danse cambodgienne chez madame Daï, c’est la première fois, je suis enchaîné, contrôle absolu des bras et des jambes, tandis qu’elle me regarde, peau sombre, qu’elle me sourit des paupières, je suis ensorcelé, ses yeux plissent et pétillent, sans qu’aucun de ses gestes ne se fausse, sans que ne se dérègle la mécanique.

Une place de cinéma (ou bien une paire de bas).

C’était quoi tendre vers ta folie ?
c’était aller vers les îles
aucun doute là-dessus.

Les RE de Jules : « Et l’histoire va toujours dressant, raturant ses Tables criblées de piteux idem » ; « Recommencer encore ? Ah, lâchons les écluses »  ; « Que nos bateaux sans fleurs rerâlent vers leurs ciels » ; « Que non, je n’ai plus peur ; je rechois en enfance ».

Avine est un exonyme.

Les seins de marbre de l’étudiante de U.P. (la nuit, dans la piscine de Lirio). 

Deuxième contact avec l’Asie du Sud-Est continentale, nov. 1993, Bangkok, la clim, première fois depuis dix-sept mois que je dors sous une couverture, nuit excellente, le type khmer (déjà rencontré dans le delta du Mékong, au sud de Saïgon), un peu enrobée, avec les épaules rondes, les bras moelleux, les reins solides, les jointures élastiques, généreuse et peau silencieuse, chaleur, les yeux bridés, la force, l’Asie, la timidité, la rigidité, la fulgurante douceur, une herbe à la base, monarchie, bouddhisme, cruauté, je sens l’abîme « entre » son corps, pudeur, les orients dépersonnalisent, il y a un érotisme de ça, de l’apparente insensibilité, de la réserve sous la couverture rouge, une princesse cambodgienne, peau mauve, semainier en or et collier en argent, j’ai passé presque douze heures avec elle, moi qui ne parle pas sa langue, elle qui ne parle pas l’anglais, le type khmer évoqué précédemment (Malou, dans les rapides de Pagsanjan), sauvageonne aux regards fendus-brûlants, je pense à une jeune paysanne, je pense à une jeune bayadère, je pense à une jeune révolutionnaire qui tue aussi facilement qu’elle baise. 

Tout est toujours nouveau, tu n’as rien gagné.

Avine fait du stop jusqu’au rond-point du Bon-Diu-sans-gambes, puis il descend vers le Cran-aux-Œufs (un fiu riu qui se jette à la mer) pour botter le cul des artistes qui cherchent du bois flotté.

J’ai mal au [ɗɑh].

Et toujours sous la douche, elles rétrécissent, les bras, les mains comme Kalyani, les petits jeux brutaux, la serveuse du restau : tu m’écris une lettre d’amour légendaire ? cambrée, forte, tout sourire, les pieds larges et les yeux constellés : je te fais ça, mais tu me devras des millions, Princess Terrace, une autre serveuse (elle vient de Buriram, son père est boxeur), elle prend l’initiative de la dernière prise, de deux heures du matin à quatre heures du soir, enlacés sous les couvertures vertes, fleurs et serpents, extrêmement belle, porte la mort en elle, visage de gamine, le front proéminent, la poitrine superbe et l’anglais zéro, j’ai chanté puis elle a chanté, coupe au carré, cicatrices sur les fesses, le blanc des yeux un peu jaunâtre des Africaines, le truc du drap, caresses à travers le drap, le truc de l’indirect qui ne marche jamais aussi bien qu’en Asie (l’indifférence, l’attente, les jeux collatéraux), surprise dans les deux sens, l’accélération brutale ou le petit baiser tendre, parfois en dissimuler une, sans jamais renvoyer la fille, par ironie (par froideur), au théâtre de sa nuit, ne pas montrer victoire sur elle, il faut du temps.

Chauffée, traversée, mais jamais conquise
l’électricité passe, et c’est tout
la différence de Potence-Ciel : pendre Avine (pendre Avine)
potence dans la nuit khmère
c’est moi, je me balance, et les chauves-souris (qui sortent par milliers du Musée national) me rasent les oreilles.

À part ça, personne ne fait attention à moi.

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À suivre…

 

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