Poésies (2/3)

Par Osvaldo Lamborghini. Traduit de l’espagnol par Guillaume Contré. Lire ici la présentation par Guillaume Contré et le premier épisode.

.

.

La perdition, un pullover clair
avec la lettre insigne d’une Université :
mais,
la perdition n’est pas universelle.
C’est un savoir ne concernant que les êtres
délicatement, abjectement particuliers.
Je suis celui qui hier encore disait [1].
Mais désormais c’est le silence :
le silence, le joyau de prisonnier.
Contre une solitude peuplée à l’excès
les sirènes se convertissent en pierre
et les hommes
les hommes en sable cruel.

Qu’importe, le chant vibre dans un précipice de promesses.

Les navires encore
et encore les lettres.
Quilles dans l’eau pulsée
comme la corde plus précise de la cithare.

Astucieuse.

Je t’aime Hélène
en sachant mon ignorance.
Me reste la cithare
me reste l’eau
l’asphyxie de celui qui n’a pas et chante
pour faire rougir les dieux.
Dans l’ivresse tous les léopards
s’alimentent, se nourrissent, de lait de femme.
Et les femmes lèvent les yeux au ciel
(tout est dit).
Mensonge : j’ai voulu lui dire.

.

.

2

Mais je me suis interrompu parce que
(ce parce que !) nous entrons dans un fleuve d’eau
d’eau brune
qui invitait au pauvre babil des marchands margoulins
et à la gravidité des femmes de noble lignée
spécialistes en tableaux en mines d’or, et
et rien. L’une était ma mère
contente de me retrouver et moi content
de pouvoir lui dire : « Là-bas sur la mer
j’ai toujours senti le centime de ta main sur ma tête, ton peu de poids [2],
en revanche maintenant que tu me regardes, ici sur le fleuve,
je me déleste du sel, de l’Éden du sel,
et c’est ton corps
ton corps ce qui m’inonde. »

Pause.
Respiration.

Parenthèse.

Pourquoi je mens ?
Alors que je me souhaite embarqué par ton corps
comme un mousse qui contemple les gréements
et s’effondre, pris d’un tremblement débutant
de peur à demi mort sur le pont.

Et toi, parfaite, tu ris
et marches
marches dans Buenos Aires
nulle hérésie aux lèvres
sans jamais
nullement, jamais
prononcer la phrase
« Ton imbécile de père »

.

.

3

Je reviens de la mer et je veux
je veux également
avec la pulpe de mes doigts habitués au cordage
caresser le visage de mon imbécile de père.
Radieux, il se tourne vers moi,
abandonne pour un moment le lustre de ses armes
et décide
prononciation
de ne pas se prononcer
de reporter l’éternelle dernière guerre
(un instant seulement)
pour me dire un instant seulement
« Comment vas-tu, comment vas-tu et pourquoi
as-tu lâchement interrompu le voyage ? »

« Vois-tu, papa, père, je suis homosexuel »

« Bah, fils, ça
entre hommes c’est sans importance. »

.

.

4

Combien de fleurs dans un cœur flétri !

.

.

(1973)

.

.

.

.

.

[1] « Yo soy aquel que ayer no más decía », premier vers de Chants de vie et d’espérance, Ruben Darío.
[2] Jeu sur le double sens du mot « peso », le poids mais aussi la monnaie.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s