Après Babel, 11

par Guillaume Métayer. Lire les autres épisodes

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Le téléphone arabe de Cavafy

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Il y a un sentiment que j’aime beaucoup, bien qu’il se teinte souvent de honte quand je l’éprouve, c’est la découverte, chez un artiste plus ancien, remontant parfois à un siècle ou plus, d’une hardiesse stupéfiante, jamais aperçue même chez l’un de mes contemporains et dont j’ai à peine ressenti en moi-même le germe le plus ténu. C’est, je l’avoue – cette tour de Babel jouant le rôle d’un confessionnal sans lequel je serai resté trop souvent au point mort –, ce qui m’est arrivé à Vienne cet été, devant les œuvres de Schiele.

Oh bien sûr, je le connaissais, comme tout le monde à Babel, mais j’avoue être passé devant ses toiles sans grande conviction, au siècle dernier. Au siècle dernier, les innovations semblaient s’amonceler sans fin, j’allais dire : comme des cadavres (les lecteurs, même sceptiques, de Jean Clair comprendront). À la fin du XXe siècle, un jeune homme qui n’avait pas pris la vague à temps pouvait même s’impatienter de ses répliques incessantes. Ce besoin de répit, cette envie de jouer un peu du jeune homme écrasé sous les houles révolutionnaires successives s’appelle, je crois, le postmoderne. Un Schiele, par exemple, se coagulait alors naturellement à mille autre innovations, toutes plus radicales les unes que les autres, de cent ans d’art « résolument moderne ». Leur massif compressé semblait un passif amassé. Mais aujourd’hui, à une coudée à peine de la deuxième décennie du XXIe siècle, tout cela est devenu de l’Histoire avec sa grosse dose de hasch, c’est-à-dire entourée de cette fumée euphorique qui « fait rêver » et « enivre les peuples » selon Valéry, pour lesquels elle peut être aussi, on le sait, un « opium ». Aujourd’hui, le César se désagrège un peu, la statue du Staline a depuis longtemps fondu comme une bougie de Márai, c’est la raspoutitsa, et avec elle la perestroïka, la glasnost. On peut mieux désolidariser les blocs des différentes périodes, on peut commencer à analyser. C’est alors que Schiele reparaît, tout autre : non plus seulement moderne, mais contemporain. C’est l’effet aussi de la confusion des époques qu’entretiennent les demi-retours, les quasi-repeints, les crypto-repentis du postmoderne. Ses visages humains, proches, fragiles et inquiétants, viennent prendre place à nos côtés. Et alors, logiquement les choses se retournent une fois encore : sur le fond de son humanité retrouvée, sa modernité ressort plus frappante, car délivrée des atours du grand mythe du progrès qui l’aliénait.

Peut-être, peut-être, mais, me direz-vous : quel est le rapport avec la traduction ? C’est qu’une semblable stupeur m’a saisi il y a quelques jours en lisant un poème de Cavafy. Oh certes pas tous ses poèmes ! Nombre d’entre eux m’ont paru superbes mais bien installés dans leur temps ; aussi les classais-je instinctivement en moi, comme on range des chemises roses, bleues, jaunes dans son secrétaire intérieur… Ce coup de plumeau de l’esprit prend parfois, on le sait, le nom pompeux de recherche

Mais un poème m’a frappé de stupeur. Il m’a semblé d’une modernité, que dis-je d’une postmodernité inouïe. Il y est question des « Correspondances » de Baudelaire mais ce poème n’a rien d’une réécriture et transposition des vers du Français comme on en trouve (au hasard…) en Hongrie dans la littérature de Nyugat, par exemple dans le célèbre poème de Kosztolányi :

Je rêve à présent d’encres colorées.

La jaune est la plus belle. De cette encre j’écrirais
des tas, des tas de lettres à une petite fille,
à une petite fille que j’aime.
Je griffonnerais, je tracerais des lettres nippones,
et un oiseau aimable et embrouillé.
Et je veux encore plein d’encres d’autres couleurs,
bronze, argent, vert, or,
et il m’en faudrait encore cent, et mille,
et il m’en faudrait après un million :
Mauve plaisantin, couleur de vin, gris de silence,
humble, amoureux, criard,
et il me faudrait un violet chagrin,
et un brun de brique et du bleu aussi, mais pâle,
telle l’ombre de la fenêtre colorée du portail
au mois d’août à midi sur le porche.
Et je veux encore un rouge brûlant,
couleur de sang comme un crépuscule en colère,
et j’écrirais, toujours, sans cesse, j’écrirais.
En bleu à ma cadette, et à ma mère en or :
j’écrirais à ma mère une prière d’or,
feu d’or, mot d’or, comme l’aurore.
Et je ne m’en lasserais pas, j’écrirais toujours plus
dans une antique tour, sans m’arrêter jamais.
Que je serais heureux, ô mon Dieu, mais heureux.

Et c’est ainsi que je colorierai ma vie [1].

Ce n’est pas ici le lieu de se demander à quelle exacte distance se tient l’auteur du Traducteur cleptomane entre les deux sonnets révolutionnaires de la langue française, celui de Baudelaire et le « Sonnet des Voyelles » de Rimbaud. L’art poétique y est sans doute moins radical, les associations plus rares, le propos moins programmatique. L’ambition est mitigée aussi par le fait aussi que le « sujet lyrique » du recueil est un « petit enfant », version atténuée dans l’attendrissement du « Je est autre ». Du point de vue de la grande Histoire de la poésie européenne, ce poème paraît à côté et même en deçà de ses modèles français, exactement à l’inverse de l’effet que m’a finalement fait Schiele. Pas de retournement ici. Or justement, je mettrais, sur ce point, le poème de Cavafy du côté du peintre autrichien, pas du poète hongrois. Le lyrique grec ne décline pas les « Correspondances » dans un poème de son cru, il ne les paraphrase pas en les décalant et les naturalisant, ni en les délayant, il fait quelque chose de beaucoup plus extraordinaire, beaucoup plus moderne : il les copie-colle [2]. Il les traduit et les dépose à l’intérieur du texte grec de son poème. Il doit y avoir d’autres exemples d’un tel geste et je compte sur mes lecteurs babéliens pour m’en donner les références, mais il m’a paru extraordinaire, à moi : la citation-traduction intégrale d’un poème dans un poème qui le présente et le commente… Car une fois le sonnet de Baudelaire ainsi inséré (dans le bon sens, ce n’est pas encore du cut-up), Cavafy le fait entrer dans ce qui pourrait être le surnom de la secte postmoderne : la Glose. Oui, nous sommes des Glostiques. Et d’ailleurs souvent polyglottes car à bien des égards le multilinguisme constitue une glose horizontale qui s’apparente à une Gnose, une hétérodoxie feuilletée, une vivante dialectique de l’Un et du Multiple. En copiant-collant, Cavafy anticipe et dépasse même les postmodernes qui, à la manière des Alexandrins, reformulent à l’infini. Et il y arrive par l’action la plus simple : citer et commenter, abolissant d’un coup les frontières entre le créateur, le commentateur et le traducteur.

Pourquoi une telle citation ? Son poème ne voudrait-il être que le cadre qui entoure sa traduction, pour mettre en valeur le sonnet original ? Baudelaire serait-il élevé ainsi en quelque sorte au rang d’icône ? Ou plutôt, Cavafy, qui se dit « sous le charme » du poème français, ne serait-il pas en train d’installer un jeu de miroirs entre traduction, réécriture et « correspondance », de séquencer et apparier les rayons qui associent intertextualité et synesthésie ? Pour le comprendre, il faudrait scruter la nature de cette traduction-implant. C’est là que les choses se compliquent ; car surprise, le principe des traducteurs français du poème consiste en effet, lui aussi, en un copier-coller inversé : celui de l’original baudelairien que nous connaissons (presque) tous par cœur… comme si la traduction de Cavafy n’était pas, en tant que telle, partie prenante de son poème… N’est-ce pas le moment de retourner un peu notre tarte Tatin comme avec les automnes de Tóth et de Verlaine, pour jauger la paresse des traducteurs français ? Regardons de plus près le poème « Αλληλουχία κατά τον Bωδελαίρον ».

Malheureusement, je dois me contenter de mon grec ancien pour approcher le moderne. Il me semblait d’abord qu’Αλληλουχία, me rappelant le « εἰς ἀλλήλους » (« les uns les autres ») antique, marquait mieux l’idée de réciprocité que le simple « cum » (« avec ») latin de notre « corres-pondance ». Mais d’après le dictionnaire, « Αλληλουχία » paraît très différent de celui de « correspondances » que Baudelaire emprunta à Swedenborg : il signifierait plutôt « suite », « série », « séquence ». Il semble qu’il s’agirait plutôt d’une « Suite d’après Baudelaire ».

Surtout, autre déception de taille : contre toute attente, le téléphone arabe est neutralisé d’avance par le poète grec. Le numéro de votre correspondant n’est pas encore attribué. Et il ne le sera jamais. Sa traduction insérée n’est, en effet, qu’une sorte de mot à mot. Presque rien n’a été reformulé. Traduction brute, presque :

Είναι ναός η Φύσις όπου ζωνταναί
στήλαι συγκεχυμένας λέξεις κάποτε
εκφέρουσιν. Ο άνθρωπος εκεί περνά
μέσω πυκνών δασών συμβόλων, άτινα
με βλέμματα οικεία τον παρατηρούν.

Un temple est la nature où de vivants
piliers de confuses paroles parfois
profèrent. L’homme y passe
parmi de denses forêts de symboles, qui
avec des regards familiers l’observent.

Ως παρατεταμέναι σμίγουσιν ηχοί
από μακράν εν μια ενώσει ζοφερά,
εν μια ενώσει ως το σκότος αχανεί
και ως το φως, ούτω ανταποκρίνονται
τα χρώματα, οι φθόγγοι, και τ’ αρώματα.

Comme prolongés se mêlent des échos
de loin en une lugubre union,
dans une union vaste comme l’obscurité
et comme la lumière, ainsi se répondent
les couleurs, les sons et les parfums.

Υπάρχουν ευωδίαι ως το δέρμα των
παιδίων δροσεραί· γλυκείαι ως αυλοί·
πράσιναι ως λειμώνες.

Il est des fragrances telles la peau des
enfants fraîches ; douces comme des flûtes ;
verts comme des prairies.

Άλλαι πλούσιαι
είναι, διεφθαρμέναι, θριαμβευτικαί·
ορμάς του πνεύματος και των αισθήσεων
υμνούσαι· την διάχυσιν κατέχουσαι
πραγμάτων απεράντων — ως η άμβαρις,
ο μόσχος, και ο στύραξ, και το λίβανον.

D’autres sont riches,
corrompus, triomphants.
Ils chantent les élans de la vie
et des sens ; ayant l’effusion
de choses infinies – comme l’ambre,
le musc, le benjoin, et l’encens.

En somme, contre toute attente, on ne peut blâmer les traducteurs français d’avoir reproduit le sonnet français d’origine dans leur traduction du grec… Face à un tel niveau d’immobilisme traductif de Cavafy – paradoxal d’ailleurs car la suite du poème s’envole dans des considérations générales sur la lucidité supérieure des poètes –, ils n’avaient pas le choix, un mot à mot en retour eût été ridicule.

Pourtant, la solution de revenir au Baudelaire original n’est pas totalement satisfaisante non plus : outre les petites différences, c’est qu’un poème ne sera jamais une traduction. On a l’habitude de se plaindre que les traductions ne sont pas des poèmes : mais il manque au poème une infinité de qualités propre à une traduction. Un poème ne remuera jamais en nous la même inquiétude quasi théologique de l’original, les mêmes suées philo-logiques, ces curiosités vitales autour d’une Parole qui pourrait être trahie, ce respect d’une Voix, ce sens du jeu, cette attention romanesque et voyeuse à la relation entre deux esprits et leurs sensibilités, leurs « correspon-dances »… Bien sûr, la version de Cavafy reste radicalement autre, ne serait-ce que parce qu’elle ne garde que le contenu des vers, sans souci de la forme, comme un fruit épluché… La ruine du modèle prosodique va même jusqu’à casser le sonnet, puisque le deuxième quatrain est rallongé d’un vers répétitif et redondant, comme une imitation de l’écho et une anticipation sur le geste de glose qui entoure le poème…

La différence avec une traduction « poétique », celle de Panagiotis Moullas (titrée « Ανταποκρίσεις », où l’on retrouve la racine de la « réponse »), l’une des meilleures me dit-on [3], saute aux yeux. La recherche en matière de rime et de rythme a provoqué des infidélités, des ajouts le plus souvent, que je mets en gras :

Ἡ Φύσις εἶναι ἕνας ναός ὅπου κολόνες [4] ζωντανές
κάποτε βγάζουν ἄναρθρα λόγια μαζί μέ κρότους […]
πού τόν κοιτοῦν μέ φιλικό βλέμμα σάν γνώριμό τους.

La nature est un temple où des colonnes vivantes
Laissent parfois sortir de confuses paroles mêlées de fracas […]
Qui l’observent avec des regards amicaux comme un familier.

On trouve aussi des paraphrases, sans doute des chevilles rythmiques ou un moyen de remplacer une expression d’existant pas dans le grec :

Vaste comme la nuit et comme l’aube claire.

ἀπέραντη σάν τή νυχτιά καί τήν αὐγή τή φωτεινή

Là où Baudelaire disait, plus vague :

Vaste comme la nuit et comme la clarté.

Ce n’est pas ici le lieu d’une défense de la lettre ou de l’infidélité créatrice, guerre de tranchée sans fin où l’on compte mille transfuges heureux, dans les deux sens. Ce qui m’a fasciné, c’est que, pour gloser Baudelaire dans un poème, Cavafy ait choisi de l’ingérer presque tel quel, comme un morceau de matière brute, sauf que pour être accueilli sur l’arche salvatrice de la traduction, le poème ait dû se dévêtir de sa forme luxueuse. À cette exclusive près, Cavafy aurait reproduit le geste d’« ingestion » propre à la tradition européenne de la traduction, celle qui justement permettrait une glose infinie de l’original conservé, contrairement à la traduction — « digestion » musulmane et nietzschéenne, pour reprendre l’analyse de Rémi Brague. Le postmoderne avant l’heure reprendrait donc un geste ancestral… Et le téléphone arabe nous prouve que la poésie grecque reprend la voie romaine…

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[1] « Mostan színes tintákról álmodom.//Legszebb a sárga. Sok-sok levelet e tintával írnék egy kisleánynak,/ egy kisleánynak, akit szeretek. /Krikszkrakszokat, japán betűket írnék/s egy kacskaringós, kedves madarat. /És akarok még sok másszínű tintát, / bronzot, ezüstöt, zöldet, aranyat, / és kellene még sok száz és ezer / és kellene még aztán millió: / tréfás-lila, bor-színű, néma-szürke, / szemérmetes, szerelmes, rikító, / és kellene szomorú-viola / és téglabarna és kék is, de halvány, / akár a színes kapuablak árnya / augusztusi délkor a kapualján. / És akarok még égő-pirosat, / vérszínűt, mint a mérges alkonyatés akkor írnék, mindig-mindig írnék, / kékkel húgomnak, anyámnak arannyal./ arany-imát írnék az én anyámnak, / arany-tüzet, arany-szót, mint a hajnal./És el nem unnám, egyre-egyre írnék/egy vén toronyba, szünes-szüntelen. / Oly boldog lennék, Istenem, de boldog.// Kiszínezném vele az életem ». J’ai donné une première version française de ce poème, extrait du recueil Les Plaintes du pauvre petit enfant (A szegény kisgyermek panaszai, 1910), dans la revue Thauma, « Couleurs. Lumière », n°11, 2013.
[2] Voir Constantin Cavafy, Œuvres poétiques, trad., Socrate C. Zervos et Patricia Portier, Paris, Imprimerie nationale, « La salamandre », 1993, p. 159.
[3] Je remercie mon étudiant Billie Mitsikakos pour l’information.
[4] Cavafy utilise « στήλαι » que l’on retrouve dans notre « péristyle ».

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