Je contiens des multitudes

par Pierre Vinclair

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On trouve parfois ridicules les revendications bruyantes des rappeurs français, aimant à mettre en scène le fait qu’ils « représentent » tel ou tel quartier, tel ou tel département. S’ils ne le font bien sûr pas au même titre que le député de la circonscription correspondante (non seulement ils n’ont aucune légitimité à parler pour les autres, mais l’ensemble qu’ils représentent suit un partage flou et pour partie imaginaire ; aucun droit réel n’est du reste attaché à cette mandature autoproclamée), en disant qu’ils sont la voix de tel ou tel quartier, ils portent haut le drapeau d’un petit peuple, qu’ils contribuent même à instituer par le fait même de s’en revendiquer : c’est bien parce que les rappeurs ont prétendu être les hérauts du 9-3 que ce territoire s’est mis à exister non plus seulement selon ses frontières administratives, mais comme une entité mythique dans l’imaginaire français. Le rappeur devient alors à lui tout seul davantage qu’une équipe de football ; car non seulement son rôle dépasse sa seule individualité, mais sa voix découpe dans le réel les contours du collectif qu’elle veut porter à l’existence — telle ville, tel département, mais aussi bien telle barre de telle cité, tel block, pourquoi pas tel étage.

Si les poètes sont en général moins prompts à porter leur casquette à l’envers ou à « représenter » tout un territoire dans la voix, on connaît de très notables exceptions : l’Occitanie de Serge Pey, la Grande Picardie Mentale d’Ivar Ch’Vavar relèvent du même mécanisme de représentation-institution par lequel, en se prétendant le porte-parole d’un territoire ou d’un peuple, le chanteur l’institue, formulant à la voix, dans le chaos, les contours d’une entité collective désirable. L’association, dans les deux cas de Pey et Ch’Vavar, avec la figure du chamane, suggère que dans ce rapport au territoire, ils ne représentent pas que les personnes, mais aussi pourquoi pas les animaux, les monts et les fleuves, et même les entités spirituelles ou imaginaires. Ils sont dans la situation du poète de la « Chanson de moi-même », où Walt Whitman établit une équation vertigineuse entre l’individualité et la totalité, le je chantant s’affirmant comme traversé par tous les êtres des États-Unis : 

Do I contradict myself?
Very well then I contradict myself,
(I am large, I contain multitudes.)
Je me contredis ?
Et bien soit, je me contredis !
(Je suis immense, je contiens des multitudes.)

Dans la préface à la première édition de Leaves of Grass (1855), qui redonne dans un discours de prose enflammé un contenu équivalent au lyrisme plus décousu de la ‘Song of Myself’, Walt Whitman écrit qu’« un barde doit être à la mesure de tout un peuple » (a bard is to be commensurate with a people), avant d’affirmer des États-Unis que « Leurs poètes seront, davantage que leurs présidents, leur point de référence commun. De tout le genre humain le grand poète est l’homme le plus égal, stable. » (Their Presidents shall not be their common referee so much as their poets shall. Of all mankind the great poet is the equable man.) Il ne s’agit pas d’une déclaration à prendre à la légère. D’abord parce qu’en 1855, les États-Unis sont encore une très jeune nation et que des exemples passés — des épopées, en premier lieu — montrent que la poésie peut en effet avoir un rôle politique de première importance. Mais surtout, et on le comprend bien en lisant Whitman, il s’agit ici d’incarner la démocratie : le poète se propose d’offrir par l’exercice charnel de la langue qu’est le poème, un corps, une chair au régime — qui sans lui resterait une abstraction, faite de lois et de relations conceptuelles. Or, offrir une telle incarnation est de première importance politique.

On se plaint, régulièrement, que les billets de banque, en Europe, ne représentent que des constructions architecturales imaginaires et abstraites : des ponts qui n’existent nulle part, les temples d’aucune religion — comme si l’Europe était non pas un corps collectif, intégrant tous les êtres qui peuplent son territoire mais une figure desséchée qui n’en contiendrait aucun, une construction économique et légale, un universel abstrait ; comme si, au lieu de la trouver dans l’addition de toutes nos routes, nos ponts, nos églises et nos temples réels, on ne trouvait l’Europe que par soustraction. C’est peut-être qu’il aurait fallu mettre sur ces billets non pas seulement des bâtiments (fussent-ils réels) mais des êtres naturels : alors que Notre-Dame peut en effet sonner irréductiblement française et la Sagrada Familia catalane, et se prêtent donc mal à l’édification d’une nouvelle culture transnationale, les montagnes et les rivières, les animaux et les nuages, les mers pourraient être le véritable visage de l’Europe. Ce travail, c’est celui qu’a fait Walt Whitman pour les États-Unis ; c’est logiquement à lui que s’en prend ce mois-ci une nouvelle rubrique de Catastrophes, le Corps à corps. C’est ce travail auquel se livre, pour l’Europe, Jacques Darras dans le cycle de la Maye ; nous consacrons au 4ème tome de ce cycle notre Sentier critique. 

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