Du poème-fleuve

par Laurent Albarracin

à propos de Jacques Darras, Van Eyck et les rivières dont la Maye, Le Castor astral & In’hui, 2019

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Quand Pierre Vinclair affirme que Jacques Darras tente, à travers son cycle de la Maye, d’incarner l’Europe, il faut bien entendre qu’il n’est pas question pour ce dernier d’incarner une (certaine) idée de l’Europe, encore moins de récupérer à des fins idéologiques et partisanes un ensemble de références et de topoï d’ordre identitaire et polémique. Il s’agit, beaucoup plus concrètement, de s’emparer d’un territoire géographique, d’occuper verbalement son cœur, de puiser à ses sources historiques encore, d’accumuler par sa verve et comme pour abonder sa veine un grand nombre de lieux, de faits anciens, d’anecdotes. Bref de drainer tout le bassin versant culturel et topographique d’un pays en vue de constituer son chant. Il s’agit d’accumuler pour agrandir et d’accroître pour élargir – non pour restreindre.

Le pays que le poète explore dans ce tome 4 du cycle de la Maye est à la fois déterminé et relativement vaste et flou. Il est centré majoritairement sur le parcours de la Meuse, traverse la Belgique, le Nord et l’Est de la France ; mais s’étend encore du côté des Pays-Bas (Maastricht), de la Bourgogne, s’offre des incursions en Suisse, etc. Il prend pour modèle métaphorique le tableau polyptique de Jan Van Eyck, L’Agneau mystique, sans doute moins pour en revendiquer les références chrétiennes que pour l’ériger en exemple de polyphonie. Il faut dire que Darras, grand connaisseur de l’époque médiévale et de la poésie du Nord de la France, ne craint pas de faire entendre des voix multiples et abondantes, temporellement discordantes même, puisque sa ballade (avec deux l) prend la forme d’une balade aux confins à la fois du Moyen Âge et du XXIe siècle, dans les moindres recoins de l’espace mosan puis bien au-delà. Le poème de Darras est une sorte de road movie historique, d’errance anachronique parmi diverses périodes de l’histoire. Ceux qui font l’histoire, hommes et femmes, et dont nous avons une série de portraits faits comme de l’intérieur, ne s’arrachent pas d’ailleurs – par une saillance particulière – du cours des choses : bien au contraire, ils sont localisés, situés à la confluence de divers déterminismes, à la coïncidence de plusieurs circonstances, pris comme tout un chacun dans la prose du monde. 

Chacune des voies que le poème emprunte emporte ainsi son locuteur au fil de l’eau, au détour de ses méandres et de ses résurgences. Les rivières, les petites comme les grandes (mais les plus modestes cours d’eau ont leur grandeur, ont une sorte de passé grandiose et sourd qui les meut à travers les prairies), maillent et détricotent une étendue géographique qu’elles traversent aussi bien dans son épaisseur temporelle. L’imaginaire de l’eau chez Darras est puissant, et il est un rêve de puissance tranquille. L’eau c’est du temps, du temps qui passe mais surtout du temps qui perdure, qui abreuve des terres, qui humecte des berges, qui imbibe encore aujourd’hui un territoire. L’eau est comme une langue qui s’écoule à travers un pays : elle charrie de l’histoire, elle dépose des alluvions (des allusions) et elle fertilise ses rives. Dans son lit toutes les amours et toutes les alliances sont possibles et fécondes, qu’elles soient d’extraction royale ou roturière.  

Il n’est pas inutile de noter que la forme prosodique privilégiée du poème de Darras est le verset. Autant dire le versé. Darras n’a que mépris et ironie pour la poésie brève et rachitique: « Opérons-nous de l’aphasie dans le sens de la parole. » (p. 89) Le choix du verset, c’est prendre une option pour la démesure comme mètre. La bonne mesure, la bonne dimension, c’est en effet la démesure. « I show that size is only development », disait Walt Whitman. « Je montre que la croissance est la vraie taille. » Et Jacques Darras : « Ne devrions-nous pas vivre nos propres vies en état de crue permanente ? » (p. 21)

Ainsi la frontière, qui est un thème important du livre n’est-il pas le lieu de l’arrêt, du stationnement, de la stase, mais celui de l’emportement et de la pénétration, de l’interpénétration même. La rivière est ce qui fait idéalement frontière parce qu’elle est un obstacle géographique, mais aussi parce qu’elle est grosse de temps et enceinte d’histoire. D’Histoire majuscule et d’histoires avec ses petites flaches. Mais rien ne croupit jamais vraiment dans les eaux de ce poète. Puisque l’eau est précisément la frontière qui nettoie la frontière de sa fascination limitative : « Il n’existe pas de pire maladie pour un piquet de clôture que celle du narcissisme riverain. / Une frontière contemplant sa propre image dans l’eau est proche de la dilution. » (p. 20)

Dans ses phrases-versets, très souvent, Jacques Darras supprime les virgules et suggère une solution de continuité, un état de fluidité : « Où passe la frontière entre les faits les fables ? » (p. 85) Contrairement à l’historien, le poète ne distingue pas la légende du fait. En tout cas il légende le fait dans le double sens du mot légende. Le poète, contrairement à l’historien, ne démystifie pas, mais, dira-t-on, re-mythologise. « Réparer l’aube n’est pas tâche d’historien. / Il y faut la connaissance des sources. » (p. 36) Et sans doute faut-il entendre ici un génitif subjectif : ce n’est pas la rivière qui doit (qui peut) remonter à sa source, c’est la source qui continue de couler en chaque instant de la rivière. N’est-ce pas là le privilège de l’eau courante et coureuse que de revivifier sans cesse son cours ? Comme c’est le privilège de la poésie que de redonner sa vigueur à la langue. Ainsi l’histoire n’est-elle pas tant un objet de cette poésie, que son véritable sujet, fût-il un sujet (un citoyen) dissipé et dissipant : « Je me souviens du grand âge du temps. / Je me souviens de la jeunesse verte du vent. » (p. 127) L’éparpillement, la variété, le divers sont préférables et préférés ici à toute prétention philosophique du poème. Nulle réduction ontologique, chez Jacques Darras, aucune volonté d’instaurer le poème comme la relation principale et principielle au monde, comme sa relation légiférante. Et c’est sans doute pourquoi le poème de Darras est travaillé si fortement par la question du roman (soit qu’il alterne la prose avec le poème, soit qu’il cherche à atteindre à sa dimension narrative) : il veut retrouver la vérité individuelle et prosaïque dans la trame de ce qui est ainsi que l’épaisseur historique des choses, plutôt que vider le monde de sa substance en prétendant chercher sa quintessence. Le poème ne serait décidément rien sans le bruit et la fureur qui y résonnent, sans tout ce remuement du vivant qu’il fait remonter dans son cours. Aucun renouveau du poème n’est possible si la pâte tragique du monde n’est pas travaillée par lui, dans un « roman-poème où les larmes seraient l’eau mouvant l’aube de sa roue. » (p. 216)

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2 commentaires sur “Du poème-fleuve

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