Esthétique du mal (4/5)

par Wallace Stevens. Traduit de l’anglais (USA) par Alexandre Prieux
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X

Il avait étudié les nostalgies. En elles
Il cherchait le très gros maternel, la très féconde
Créature qui l’apaiserait, la très douce
Femme avec une ombre de moustache et non
La mauve maman. Son anima aimait son animal
Et l’aimait indompté, faisant de son refuge
Une renaissance, un être à nouveau
Né dans la sévérité la plus sauvage,
Violemment désirant, l’enfant d’une mère
Violent de corps, plus violent d’esprit, sans pitié
Pour accomplir le vrai dans son intelligence.
C’est vrai qu’il était d’autres mères, singulières
Par la forme, amantes du ciel et de la terre, dames-louves
Et tigresses des forêts et femmes mêlées
A la mer. Celles-là étaient fantasques. Il y avait des refuges
Telles des choses submergées pleines de sons saturés
Jamais vraiment tranquilles. La femme très douce,
Parce qu’elle est ce qu’elle était, réalité,
La grosse, la féconde, l’assurait contre le toucher
De la douleur impersonnelle. La réalité expliquée.
Telle était l’ultime nostalgie : qu’il dût
Comprendre. Qu’il pût souffrir ou pût
Mourir c’était l’innocence de la vie, si vivre
En soi est innocent. D’affirmer qu’elle l’avait
Débarrassé des scintillantes consolations.

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XI

La vie est un aspic amer. Nous ne sommes pas
Au cœur d’un diamant. A l’aube tombent
Les parachutistes et en tombant ils coupent
L’herbe. Un vaisseau naufrage dans les vagues
D’une foule, quand dans sa bulle bat, bat et beugle
La grosse cloche au clocher du village. Les violettes
Jaillissent, gerbes hautes, hors des maisons ensevelies
D’un peuple pauvre et déshonnête, pour qui la cloche
Depuis longtemps, sonna l’adieu, adieu, adieu.

Nés de la pauvreté, enfants du malheur,
La gaieté du langage est notre seigneur.

Un homme à l’appétit amer méprise
Une scène bien faite où des parachutistes
Font un choix d’adieux ; il méprise ceci :
Un bateau qui tangue sur un faux océan,
Le climat rose, le vent mouvant ; et ceci :
Un clocher qui tic-taque les harmonies
Du soleil classique ; et l’exhumo de violettes.
La langue caresse ces exacerbations.
Elles assaillent cette épicurienne, sans se confondre
Elles-mêmes avec sa saveur essentielle,
Comme l’affamé se nourrit de sa propre faim.

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XII

Il ordonne le monde en catégories, comme suit :
Le peuplé et le non-peuplé. Dans les deux,
Il est seul. Mais dans le monde peuplé se trouve,
Outre les hommes, sa connaissance des hommes. Dans
Le non-peuplé, se trouve sa connaissance de soi.
Quelle est la plus désespérée dans les instants
Où la volonté veut que ce qu’il pense soit vrai ?

Est-il lui-même dans ceux-là qu’il connaît
Ou eux en lui ? S’il est en eux, ils n’ont aucun
Secret pour lui. Si ce sont eux en lui,
Il n’a aucun secret pour eux. Cette connaissance
D’eux et de lui abolit les deux mondes,
Sauf quand il lui échappe. Être seul
C’est ne connaître ni les hommes ni soi-même.

Ceci fait naître un troisième monde sans connaissance,
Où n’apparaît personne, ou la volonté ne
Veut rien, acceptant tout ce qui est comme vrai,
Y compris la douleur, qui, par ailleurs, est fausse.
Dans ce monde-là, donc, pas de douleur. Oui, mais
Quel amant a-t-on dans de telles solitudes, quelle femme,
Si renommée soit-elle, au centre du cœur ?

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