Présentation

par Guillaume Contré. Introduction à Poésies (1/3)

.

.

L’œuvre d’Osvaldo Lamborghini (Buenos Aires 1940 – Barcelone 1985) a ceci de particulier qu’elle est essentiellement constituée de ce que l’écrivain César Aira – qui s’est chargé de l’édition posthume de ses œuvres complètes – nomme des « brouillons définitifs ». Autrement dit des textes – qu’ils soient poétiques, narratifs, en vers ou en prose – écrits le plus souvent d’une traite, au fil de la plume, jusqu’à ce que l’inspiration s’épuise ou que l’auteur se lasse (ce qu’il met parfois directement en scène dans le texte même, comme dans les dernières strophes de La plus heureuse, avant que le poème ne finisse par s’effilocher en bribes abstraites).

Néanmoins, chez Lamborghini, l’aspect inachevé de son écriture devient, dans sa permanence, une curieuse forme d’achèvement. Cela tient, sans doute, à la virtuosité de sa langue, à sa capacité à écrire, dès le premier jet (il n’y en avait, de toute façon, pas d’autres) un texte parfaitement « au point ». Le style Lamborghini est unique, saisissant dans sa liberté et d’une complexité sémantique inusuelle ; il cherche une musicalité dans laquelle le signifiant éclate, s’éparpille et se démultiplie.

Un mot semble toujours en cacher un autre et un vers phagocyter des milliers d’autres vers dans une intertextualité très riche qui dépasse de loin le petit jeu pour connaisseurs. « Comment peut-on écrire aussi bien ? » se demandait Aira, hébété, dans sa préface à la première édition posthume de ses écrits, comme si l’adhésion suscité par une telle œuvre devait fatalement déboucher sur la perplexité.   

De son vivant, Lamborghini n’aura publié que trois livres : la nouvelle Le Fjord, « sphère parfaite » qui, selon les mots de l’écrivain Leopoldo Marechal, un de ses premiers lecteurs, était aussi une « sphère de merde » ; le recueil de proses plus ou moins narratives Sebregondi recule et un bref recueil de poèmes, Poemas. Le reste ne sera publié qu’après sa mort et l’ensemble est aujourd’hui réparti en quatre volumes : deux recueils de « fictions », Novelas y cuentos I & II ; la saga romanesque inachevée Tadeys et les 500 pages de Poemas 1969-1985. Ce à quoi il faudrait ajouter le Théâtre prolétaire de chambre, mêlant bribes de poésies et collages d’images pornographiques.

Le fjord, écrit en 1969, est son entrée en littérature, dans tous les sens possibles du terme : il n’avait rien écrit auparavant. Or, cette nouvelle est d’une rare perfection, d’où l’une de ses maximes fameuses, incessamment citée à chaque fois que l’on revient sur le « mythe » Lamborghini : « Primero publicar, después escribir » (« Publier d’abord, écrire ensuite »). Maxime prophétique certainement, puisque, comme nous l’avons dit, si Lamborghini allait écrire un corpus considérable en une quinzaine d’années, il ne publierait presque pas. Certes, s’il faut y voir l’influence d’un contexte politique peu propice (la violence et la crudité du contenu du Fjord, magnifié par une langue qui « sonne », lui vaudra de n’être vendu que sous le manteau), il conviendra sans doute d’y lire également une volonté consciente ou non de se maintenir en marge de l’establishment littéraire. Et peut-être de s’interroger sur la relation complexe d’Osvaldo avec son frère Leónidas, de treize ans son aîné, poète reconnu dont l’œuvre abondante – absolument remarquable elle aussi – n’est pas sans entretenir de liens avec celle de son cadet. 

La question générique n’a aucun sens chez Lamborghini. Hormis peut-être son roman inachevé Tadeys (dont l’écriture est relativement plus simple et directe), tous ses écrits, qu’ils soient en vers ou en prose, obéissent à la nécessité d’une intensité poétique permanente. Ce n’est pas un hasard si son deuxième livre, Sebregondi recule, fut d’abord écrit en vers avant d’être réorganisé en prose (et le résultat est un hybride où narration fragmentaire et irruption poétique s’entrechoquent sans cesse dans le désir du Livre). Une autre maxime de son cru illustre cette absolue perméabilité des catégories chez lui : « En tanto poeta, ¡zas! novelista » (« En tant que poète, hop ! romancier »). Il n’y a qu’un pas à faire pour passer de l’un à l’autre, et d’ailleurs ce seuil est franchi d’avance : poète et romancier ne sont qu’une seule et même condition. La coupure du vers est toujours latente dans sa prose, de même que la continuité (apparente) de la prose et l’apparition du récit est toujours possible dans sa poésie, cette dernière – surtout dans les longs poèmes divisés en chapitres – ne faisant qu’intensifier l’irrésistible tentation de la digression (naissant de la multiplicité du sens, qu’il s’agit d’exploiter dans tout son potentiel, jusqu’à n’en plus pouvoir et tout laisser en plan). 

Au fond, comme tous les grands stylistes, Osvaldo Lamborghini était d’abord un écrivain de phrases (et donc de vers, accomplissement de la musicalité de la langue et interruption sur laquelle celle-ci vient buter). Certains de ses textes n’auront été écrits, à l’en croire, que pour y faire briller une phrase qui lui plaisait particulièrement. D’autres se construisent sur le conflit entre deux phrases leitmotiv ou phrases-tics. Ce que l’on retrouvera ici, par exemple, dans la résurgence d’un poème à l’autre d’un même vers plus ou moins modifié de Ruben Darío. 

Dire qu’il est difficile de le traduire est un understatement : on aura du mal à concevoir un auteur où le « degré de perte » implicite à toute traduction soit plus élevé ; les torsions, jeux et sous-entendus que permet l’espagnol argentin sont rarement ceux que permet le français. Perte qu’il faut bien accepter en se lançant dans la tâche a priori contre-productive de traduire malgré tout une brève sélection de poèmes (forcément arbitraire, mais s’ouvrant sur un long poème initial, le premier de son auteur, entrée en poésie où tous les éléments semblent déjà en place, de même que Le fjord fut son entrée en prose). On aura donc fait ce qu’on aura pu, assumant parfois la littéralité, tentant à d’autres moments la légère invention pour essayer de « rendre » une langue qui ne cesse de prendre la tangente. Car il s’agit bien d’une poésie qui pose en permanence le défi du son ou du sens, dont chaque vers semble cacher mille et une allusions possibles ou fantasmées, une poésie qui saisit au vol toutes les allitérations, homophonies et permutations et fait se télescoper la tradition « gauchesca » et son oralité particulière – celle du poème national, le Martín Fierro – avec la parodie du discours lacanien et des mots d’ordres politiques ; une langue invoquant tour à tour le lyrisme moderniste, l’onirisme surréaliste, l’hermétisme mallarméen, la brutalité des bas-fonds, de la sexualité et le raffinement baroque.  

J’en profite pour remercier Agustina Pérez, dont la très grande connaissance du corpus lamborghinien m’aura été d’une grande aide pour ces quelques traductions. J’ajoute enfin que l’on peut lire en français Le fjord et Sebregondi recule dans une vaillante et belle traduction d’Isabelle Gugnon (Éditions Laurence Viallet, 2005).

.

.

Un commentaire sur “Présentation

  1. Très intéressante présentation. Qui me fait souvenir: Melville disait de « Moby_Dick » qu’il s’agissait d' »un brouillon de brouillon » (« a draft of a draft »)

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s