Après Babel, 10

par Guillaume Métayer. Lire les autres épisodes

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Le Brodsky’s cube

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Lorsque nous traduisons des poèmes hongrois avec mon maître et ami István Kemény et qu’une solution miracle nous arrive soudain, j’ai coutume de dire que le « dieu de la traduction » était, ce jour là, avec nous… Mais ce n’est que depuis cet après-midi que je sais qu’il existe aussi un « dieu du feuilleton ». J’avais promis ma livraison d’« Après Babel » à Catastrophes depuis plusieurs jours, et me trouvais assis à la cafétéria de la Bibliothèque nationale en train de m’arracher les cheveux devant les Vingt Sonnets à Marie Stuart de Brodsky dont j’avais décidé de parler cette fois-ci. Mais voilà : je n’ai jamais appris le russe dont je déchiffre à peine l’alphabet. C’est pourquoi je m’échinais avec google translation pour essayer de comprendre ce que les vers de Brodsky étaient devenus dans l’anglais de Peter France, et le(s) français de Claude Ernoult et d’André Markowicz. C’était très lent et très ingrat, même si je me plaisais à cette aridité.

C’est alors qu’une silhouette féminine s’est posée devant moi dans le contre-jour des plafonniers de la BnF : « On se connaît, je crois ? ». Je m’apprêtais à répondre « non », mais en clignant des yeux je reconnus non pas la déesse de la traduction mais une jeune femme russe rencontrée au Maghreb près d’une année auparavant. Je lui montre mon Brodsky et, quelques minutes plus tard, Natacha* (* les prénoms ont été modifiés) répond aux questions qui me taraudaient sur le texte original des sonnets. Quelques minutes plus tard à peine, la porte de la cafète s’ouvre à nouveau et, cette fois, Svetlana* débarque, une vieille (et jeune) amie russe… Et elle aussi accepte volontiers de regarder les poèmes de Brodsky avec moi et de lever mes doutes… Nous rions longtemps, tous les trois, de ces apparitions providentielles.
– Je m’assois avec un livre russe, et vous arrivez !
– C’est la magie de la poésie russe, énonce Natacha hilare, puis elle ajoute : « Je plaisante », comme si j’y avais cru… Au fond, elle a sans doute raison, j’y ai cru, et j’y crois : ouvrez un livre de Brodsky et attendez. Le miracle va se produire. En quelques minutes, toute la grande Russie va accourir pour vous expliquer le poète.

À moins que la magie n’opère que lorsque l’on ouvre un livre bien particulier, ce livre vraiment unique, ces Vingt sonnets à Marie Stuart, vrai livre de hasard et de magie, capable de toutes les invocations, de toutes les apparitions, du fond de toutes les vicissitudes, de toutes les chutes – à l’instar des enchâssements mémoriels où ricocha l’âme de Brodsky quand il le composa, retrouvant dans une statue du Luxembourg l’image d’une actrice dans un film allemand aimé enfant, et surtout l’image de la seule et unique femme aimée, la belle, « et proche et blanche » Marina Basmanova…

Seul ce livre, que dis-je, seule cette édition, qui est un hapax, peut accomplir de tels miracles. Un seul tirage de 1000 exemplaires. Et pourtant ce n’est pas de la bibliophilie, pas de premier papier, de Japon, de vélin, pas de grammage qui se rapporte à son plumage, point d’autographe, nul chiffre, nul ex-libris en manière d’ex-voto. Juste un objet nouveau, un prototype de tourelle de Babel miniature dans la « cité des livres ». Qu’on en juge. C’est un recueil trilingue, russe (l’original), anglais (traduit par Peter France avec Josip Brodsky lui-même), français (Claude Ernoult et André Markowicz). Bravache, l’éditeur parle même d’« une édition en quatre langues, dont deux françaises »… Deux fois 95 pages en miroir inversé comme une grande carte à jouer (une dame de pique ?), séparées par deux petites flèches circulaires, comme un panneau de signalisation, ou l’étiquetage de quelque « produit recyclable » mais qui, en réalité, invite le lecteur à tourner le livre de l’autre côté. Dans un sens, on trouvera les deux versions françaises en regard puis le couple russe-anglais, et enfin, comme un fourrage au milieu du pain, la postface d’A. Markowicz. Dans l’autre sens, on lira le russe de Brodsky et le français de Markowicz, puis le français de Markowicz et l’anglais de Peter France. Et, en guise de fine couche sucrée, une note sur les traducteurs. En somme, l’ouvrage se lit dans deux sens. Bien plutôt, il se tourne et retourne à l’infini comme pour accompagner notre chute circulaire dans quelque puits de sapience et kaléidoscope de plaisir poétique et ivresse traductrice.

Aussi ce livre n’a-t-il pas seulement le pouvoir occulte de faire apparaître les russophones dans son pentagramme cabalistique, il donne aussi au lecteur un merveilleux tournis. Et par là, il réussit le miracle de lui faire saisir, pour ainsi dire dans son corps, la nature même de la traduction : l’incessante insatisfaction du trop et du trop peu et l’indissociable excitation du désir ici frustré et là comblé qui en est la marque.

Un tour de volant à droite, un tour de volant à gauche : à chaque nouvelle manipulation de l’ouvrage, en même temps que quelque chose apparaît sous les yeux, une autre disparaît de la mémoire, à la manière de ces ardoises magiques de notre enfance qui s’effaçaient quand on les secouait. Agacé, on voudrait d’abord mettre toutes ces versions à la suite ou à plat, les comparer toutes d’un seul coup, mais l’on comprend cite que cet aplanissement n’est ni possible ni souhaitable. Et même que c’est la leçon de ce livre : le manque nous renvoie heureusement à la béance essentielle de l’exercice même du traduire et nous fait d’autant plus savourer le surplus… La traduction est navigation infatigable entre la disette et le luxe dont il faut apprendre à aimer le geste. Une montagne russe… Ce Brodsky’s cube inventé par David Marsac des éditions « Les doigts dans la prose » constitue une superbe métaphore du casse-tête de la traduction poétique, où toujours quelque chose échappe au moment où l’on en attrape une autre, comme dans le Rubik’s cube de ma jeunesse, toujours prêt à me décocher de côté une rouge rangée de molaires sarcastiques quand je croyais l’avoir fini… Sauf que dans la traduction d’un poème il n’existe pas de moment final où toutes les faces sont réussies. Pas même dans le texte original peut-être, rendu plus vivant, plus vibrant, mais aussi plus fragile par ses multiples incarnations…

Coup de génie, au lieu de voir le traducteur comme le grotesque d’un sketch de Chaplin ou des Marx Brothers, qui se découvre systématiquement le genou à chaque fois qu’il tente d’ajuster sur son coude sa redingote mal taillée (et vice versa), Marsac nous présente la traduction comme ce prisme abyssal fait de pleins et de vides qui se comblent, se répondent, se relancent à l’infini. Il le retourne comme une grenade pour en exhiber, au cœur même de ses manques, l’insondable richesse. Cet ouvrage, dont la forme aurait dû faire école depuis 2014 (une collection entière aurait dû voir le jour !), déploie un éloge heuristique de la pluralité. Un Anti-Platon et un Anti-Malthus fait livre, comme il y eut un Anti-Machiavel, une autre éthique, une autre posture ontologique face à la diversité.

Au fond, toute traduction devrait au moins aller par quatre. Les trouvailles de l’un réparent les ratés de l’autre, les erreurs éclairent les réussites, et l’être du poème s’en trouve augmenté de mille potentialités qui sont en lui sans y être encore apparents, à la façon d’un jugement synthétique a posteriori chez Kant. Mieux, comparer les traductions permet de mieux saisir les nécessités de chacune d’entre elles, alors qu’elle se brise toujours contre le texte original dans la confrontation solitaire avec lui.

Arrêtons-nous un instant au premier sonnet… Ernoult pratique le 4-4-3-3 (version strophique du 4-4-3 footballistique, les Anglais écrivant le sonnet, on le sait, avec deux avant-centres, en 4-4-4-2). Il est le seul, d’ailleurs, à avoir distribué en strophes les quatorze vers de Brodsky, partout présentés d’une seule traite.

Mais commençons :

Les Écossais, vraiment étaient rustres, Marie (Ernoult)

Les Scots, Mary, sont rats, puisque radins (Markowicz)

Mary, I call them pigs, not Picts, those Scots (France)

Avant toute incursion dans le russe, on comprend à ces deux versions (pigs / Picts » ; « rats/radins ») qu’il doit y avoir un jeu de mot dans l’original… Ajoutons un étage magyar à cette poivrière de Babel : 

A skótok, Mary, mégiscsak vadak (István Baka )

Ce qui signifie :

Les Scots, Mary, ne sont quand même que des bêtes sauvages.

Nul jeu de mots ici, dommage. Car mes deux apparitions russes de la BnF me le confirment, il y en a bien un dans le premier vers russe :

Мари, шотландцы все-таки скоты

En translittéré :

Mari, shotlandtsy vse-taki skoty

Et littéralement quelque chose comme :

Marie, les Écossais sont quand même du bétail

Il me semble que le jeu de mots entre « shotlandtsy » et « skoty » signifie quelque chose comme « Les Écossais ne sont quand même rien que des Scots » dans une langue où « Scots », le gentilé anglais de l’Écosse, voudrait en même temps dire « bétail », des « grosses bêtes ».

Cela pourrait donner quelque chose du genre :

Mary, les Scots ne sont quand même que des sots.

Mais outre le problème du « t » muet final, il manque l’animalité de скоты et la fausse tautologie – comme celle qui faisait dire à mon grand-père, quand on l’agaçait gamins : « Ah, les enfants, c’est comme les gosses »… (c’est comme l’Écosse ?).

Ou bien peut-être faudrait-il écrire :

Mary, les Écossais ne sont que des cochons ?

À moins de chuinter en auvergnat, le jeu de mots Écossais / cochons n’est pas bien net. Par ailleurs, cochon n’a pas la même signification ; on pense à l’épilogue de notre Jeanneton à la faucille plus qu’à la noble Mary Stuart. En même temps, Peter France a opté pour « Pigs not Picts », comme une case de la même couleur sur nos deux cubes…

Prenons tout de suite le deuxième vers afin de mieux voir comment les traductions qui fonctionnent ensemble comme ces polyèdres nous conduisent plus avant dans la saisie du poème et dans leur appréciation réciproque. Markowicz écrit : 

Quel Mc Callum kilté d’un cœur clanique

Et d’un coup, je me dis que son décasyllabe plein, qui contraste avec l’alexandrin délayé d’Ernoult, flirte avec le lipogramme :

Les Scots, Mary sont rats puisque radins
Quel Mc Callum kilté d’un cœur clanique

La liposuccion quasi totale du –e, voyelle la plus fréquente en français, vaudrait-elle figure de langue et de culture étrangère, russe et écossaise ? L’évanouissement du –e muet et incolore dirait-il, en un vrai tartan vocalique, le quadrillage saturé de couleurs du kilt ? N’oublions pas que, depuis Rimbaud, dans un autre sonnet, chaque voyelle est une couleur… Je passe sur le jeu de mots perdu de Brodsky entre le « genou » sous la jupe et « génération » (колене), sur la rime magnifique entre « клана » (clan) et « экрана » (écran) qui aurait été disponible en français et même sur la perte douloureuse de l’image d’une femme qui sort de l’écran, si forte à quelques années de La Rose pourpre du Caire… Car le plus étonnant pour moi ici, c’est de constater que le quasi-lipogramme de Markowicz m’a fait voir cet autre presque-lipogramme du vers d’Ernoult :

car dans leurs clans aux tartans quadrillés, pas un

Ainsi, la qualité d’une traduction apparaît plus clairement non seulement par les manques de l’autre, mais aussi par ce que l’autre, tout en le réalisant moins systématiquement, sait, le cas échéant, mieux suggérer… Les traductions communiquent, bien sûr, et se font contrebande de mots. Ainsi, les « rustres » du premier vers d’Ernoult (qui dans toute oreille française renvoie forcément aux « Russes ») se retrouvent dans l’avant-dernier vers de Markowicz : « et mes sornettes rustres »… On comprend que le grand traducteur, tel un Ubu volontaire et sarcastique (« merdre »), sature de « r » comiques l’expression en filigrane, qui devrait être « et mes sonnets russes »… 

Pour le dernier vers, je veux profiter longtemps de mon ignorance, ne pas aller tout de suite à l’original, vivre avec l’énigme, comme un philologue. C’est ce qui me plaît avant tout, ces pérégrinations pour reconstruire le sens à partir des traductions, comme on fait d’un texte perdu : 

Bruissent pour votre buste et taille fine (Markowicz)

Je le consacre à célébrer Votre visage (Ernoult)

On your pale shoulders and your paler nape. (France)

Les « pâles épaules » et la « plus pâle nuque » des statues des reines du Luxembourg m’ont fait songer à un autre France que Peter, mon cher Anatole, Nobel français de 1921 dialoguant avec le Nobel russe de 1987, et à sa jadis célèbre réminiscence à lui :

Je vais vous dire ce que me rappellent tous les ans le ciel agité de l’automne, les premiers dîners à la lampe et les feuilles qui jaunissent dans les arbres qui frissonnent ; je vais vous dire ce que je vois quand je traverse le Luxembourg dans les premiers jours d’octobre, alors qu’il est un peu triste et plus beau que jamais ; car c’est le temps où les feuilles tombent une à une sur les blanches épaules des statues.

Anatole France, expert aussi en traces ironiques et transsubstantions scabreuses (postmoderne avant l’heure ?), avait d’ailleurs écrit un sonnet « Sur une signature de Marie Stuart » (la reine elle-même était auteure de sonnets), dont voici les derniers tercets aux accents antiquaires, érotiques, macabres et darwiniens – déjà brodskyens ? – :

Là de merveilleux doigts de femme sont passés,
Tout empreints du parfum des cheveux caressés
Dans le royal orgueil d’un sanglant adultère.
J’y retrouve l’odeur et les reflets rosés
De ces doigts aujourd’hui muets, décomposés,
Changés peut-être en fleurs dans un champ solitaire.

On croit même y apercevoir le bleuissement du 3e sonnet de Brodsky :

Et le feuillet heureux a tiédi sous la main
Que bleuissait un sang fier et prompt à l’orgie

Dans la version de Markowicz :

Un flic bleuit sur la pelouse […]

Dans celle d’Ernoult :

Un gendarme bleuit dans le vert, moustachu

Mais pour revenir au dernier vers russe, il disait tout autre chose que ses versions anglaise et française, le mat et non le pâle (chaque sonnet a son propre jeu de couleurs sur ses faces) :

на Ваш анфас и матовые плечи

sur Votre en-face et votre épaule opaque.

Autre chose ? Certes. Mais l’aurais-je vu si clairement, cette opacité de la pierre, sans ce long parcours, sans ce réglage obtenu par apposition de verres successifs ? Sans doute pas. Les reflets font plus que faire advenir l’essence en démultipliant ses incarnations ; ils la précisent et l’augmentent. C’est pourquoi aussi chaque livre traduit devrait être un Babel’s cube.

Un commentaire sur “Après Babel, 10

  1. C’est bien ça, chaque tentative de traduction du poème ; une déambulation dans un labyrinthe où se perdre est toujours le meilleur moyen de se retrouver..

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