Tenir la note 14 & 15

par Olivier Domerg

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[ Tenir la note, 14 ]

Arrivée au gîte en début d’après-midi. D’après Jean M., la première neige est tombée entre dimanche et lundi, mais n’a pas tenu, même à l’Argentière où il réside. Les vaches sont dans le pré depuis deux jours et en feront vite le tour. Blanches et beiges, elles broutent dans un mouvement d’ensemble dont on pourrait penser qu’il est coordonné, mais par qui ? Qui décide de cette mobilité ? Est-ce le manque d’herbe, une sorte de rituel, la trajectoire du soleil ou la bougeotte de l’une d’entre elle ? Toujours est-il qu’un déplacement s’opère. Quelques temps plus tard, on constate qu’elles sont bien plus loin ; dans un autre coin du vaste champ sur lequel se tient la maison.

Les conditions se trouvant réunies, on s’est mis au travail séance tenante : belle lumière, odeur d’herbe coupée, chants d’oiseaux, détonantes couleurs d’automne, bruits menus des travaux de jardin, pâture tranquille du troupeau paissant. « Rouge et noire, on les appelle bêtes du diable. » Il y en a plein devant la maison, dans l’herbe, sur la pierre et le mobilier extérieur. La Photographe a déjà attaqué, fixant les jaunes vifs et d’autres motifs que tu ignores, tandis que tu squattes déjà, pour jeter ces notes rapides, une des petites tables, dehors. On décide de rebrousser chemin, revenant aux repérages effectués, en arrivant, lors de ce travelling avant sur les hauteurs et dans les faubourgs de Gap. 

Bel Air, les pépiements d’oiseaux paraissent prendre le pas sur le vacarme insistant de la circulation derrière. Les situer, là-bas en lisière, postés dans ces grands arbres jaunes et verts. Tournant la tête, découvrir que l’automne sied magnifiquement à la montagne de Charance. De pied en cap et d’un côté à l’autre, c’est un concours d’oranges et de roux, de jaunes et de rouges, contrastant avec le ton persistant, la verte stature des sapins. 

Le Puy de Manse, lui aussi, a pris des couleurs, mais dans sa sobriété habituelle : gris, vert, marron, Sienne. Dans cet axe, on voit l’ondulante crête et les trois bosses ; et, juste en dessous, et presque dans la même orientation sud-ouest, une barre, typique des HLM des années soixante/soixante-dix, parallélépipède de quatre ou cinq étages récemment réhabilité, c’est-à-dire badigeonné de rose et de blanc frais, mais qui, du fait de son implantation et de son isolement relatif, jure dans le panorama ; provocant ce hiatus, cette opposition frontale du rond et de la barre, du beau et du hideux, sur lequel tu auras le bon goût de ne pas t’étendre. Tu connaissais cette vue, mais pas cet angle, plus en recul, ni cet environnement urbain (banlieusard ou faubourien).

Élargissant le plan, on englobe, à droite de Manse, l’arête remontante de la montagne, qui doit être, si tu ne te trompes pas, Saint-Philippe, suivie du sommet de Chatégré. L’angle étant ouvert, et un peu de travers, on devine presque une partie de l’autre versant. Le feu rouge tout proche, en segmentant le trafic, augmente le bruit de la circulation (décélération, freinage, redémarrage, accélération). La chose se reproduit à intervalles, parasitant, de fait, la vision (décélération, freinage, redémarrage, accélération). Il faut faire un effort de concentration pour s’en abstraire, s’en prémunir. C’est lorsque qu’on redevient piéton, simple observateur ou passant, qu’on prend conscience de la violence du vacarme routier et de son omniprésence. Tu fais l’effort, refermant la parenthèse, comme vous, vos oreilles. Des écharpes nuageuses flottent loin au-dessus du Vieux Chaillol et du Champsaur. Te frappe, à nouveau, le mouvement de bascule, qui, vu sous cet angle, rattache le Puy à la Rochette. Articulation déjà pointée mais dont l’effet physique de balancier (ou balançoire) mérite, à l’instant, d’être souligné.

[ Bel Air, 29 octobre ]

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[ Tenir la note, 15 ]

Retour aux Eyssagnières ensuite et au dialogue de sourds avec les bovidés. Grand soleil. Des moineaux semblent accompagner le troupeau, sautillant dans l’herbe d’un même mouvement, derrière ou à côté des mammifères, à la recherche d’on ne sait quelle pitance ! Ambiance champêtre, par conséquent, tout comme les chants ininterrompus, et abstraction faite du vrombissement des voitures sur le boulevard voisin. Les vaches paraissent courtes sur pattes, robes blanc cassé, brillantes sous la lumière. La plupart sont maintenant couchées et ruminent de conserve.

Derrière la maison et dans son prolongement, à gauche du cèdre riquiqui, Manse esquisse son profil atypique, entre Puymaure et un bouquet de sapins. Les feuilles du tremble tombent une à une, flocons jaunes et ronds qui papillonnent un brin avant d’atteindre le sol. Jean M. est rentré, tu le déduis aux va-et-vient de la tondeuse. Tout paraît très calme malgré la tonte et le roulement des voitures : ce reste de campagne dispense encore sa douceur reposante. Dans deux heures, vous serez à quelques minutes de votre intervention à la bibliothèque où vous devez lire et présenter Portrait de Manse en Sainte-Victoire molle et Fabrique du plus près. Tu arrives bientôt à la fin de ce carnet, débuté il y a trois ans et que tu vas achever ici, aux Eyssagnières, où vous avez si souvent séjourné. Tu te demandes si, dans ce qui précède et suit, tu as vraiment avancé dans cette tentative de saisir le Puy de Manse, de le faire sourdre de la page. As-tu progressé dans la justesse de ce portrait et dans l’édification de ce « petit monument de paroles » ? 

Le poirier a perdu feuilles et fruits ; il tend ses branches recourbées et crochues, ses branches issues d’une imagerie de contes de fée. Tout compte fait, tu ne vas pas nous raconter d’histoires. Pas maintenant, pas dans ce lieu ni à cet instant du livre. Pas d’histoires, non, et ce n’est pas demain la veille !

[ & bovidés, 29 octobre ]

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[ Prose, 12 – Col de la Rochette, l’adret ;
Ancelle, chemin de Lachaup
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Château d’Ancelle, le cimetière ]
[ Tenir la note, 14 & 15 ]
[ Chant douze – La Contre-forme ]

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