Victoriennes (3 & 4)

par Frédéric Laé. Lire tous les épisodes.

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3. Mary Shelley (1797-1851)

Plutôt que d’encercler la vie, les machines sont faites pour rouiller dans le sable. Les ouvriers luddites qui brisaient les chaînes de tissage ont trouvé, contre l’usine, l’appui des nobles romantiques. Treize fois pendu pourtant, le Roi Ludd a plié devant la technique et les machines ont rempli les fabriques. • Le printemps a passé, les romantiques anglais sont arrivés en Suisse — Byron, Mary et Percy Shelley — mais l’été n’est pas venu (la terre s’était ouverte au bord du Pacifique). Dans la villa cernée de pluie au-dessus du Léman, le froid a rapporté d’Allemagne des histoires de fantômes à lire quand le soir est tombé. Grêle et vents battent au carreaux, Byron est le premier à parler… La Terre est enchaînée : le vieil ordre en extrait chaque jour un surplus de jouvence qui épuise le nombre. L’ombre se nourrit du sang de la marmaille, elle engendre des corps avides, tel celui du vampire qu’attire la gorge des filles. Sous son costume de Lord grec, celui-là traverse l’Europe et s’invite au salon. Il entraîne avec lui les épouses et les sœurs délaissées, Harriet et Fanny qu’il laisse sans vie, suicidées, puis retourne au passé dont sa chair est nourrie — Percy regarde les montagnes — Mary reprend… Les temps sont proches où les femmes deviendront inutiles. Les mâles naîtront directement des mâles, composés organes après organes dans les laboratoires et recevront leur âme d’une pure décharge de sperme électrique. La Créature synthétique rode déjà aux portes de Genève, elle va par les hameaux, elle se cherche un foyer et des bras fraternels, mais elle porte le masque effrayant dont nulle mère ne veut. Hors famille, hors fratrie, son isolement maintient la Créature au-delà de la communauté des hommes — poussière inhumaine. • • Les cendres du volcan qui filtraient le soleil se dissipent dans l’air. Byron, Percy et Mary quittent leur retraite pour l’exil italien. Byron y fournit en fusils les partisans carbonari, Mary se paye à écrire, Percy s’éprend. Échanges de lettres et d’armes et d’amours. Pour autant, le paradis est un sable couru des fièvres où meurent les enfants — Clara, Willmouse, Elena-Adelaide, Alba-Allegra. En quelques années, le monde se dépeuple. Percy se noie en Méditerranée, son corps est rejeté par les flots. Sur la dune où s’élevait jadis la statue du Pharaon, la tête sculptée d’Ozimandias roule maintenant à ses pieds. Le désert ressemble au sablier, dont les mirages sont antiques aussi bien qu’à venir. Le monde se dépeuple en criant Liberté : c’est le corps de Byron à présent qu’on ramène de Grèce, vaincu par les miasmes. • • • Pliées dans un poème de Keats, Mary conserve les cendres du cœur de Percy, brûlé sur la plage. Elle reste seule vivante avec sa Créature, comme avec les promesses des Prométhées modernes. Le dernier homme s’embarque une dernière fois des côtes de Toscane, vers l’horizon où tombent en poussière les Lumières. Mary transcrit ce qu’a dit la Sibylle. Par-delà l’Humanité, il n’y aura plus d’Humanité — la fin n’est qu’une question de siècle.

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4. Daisy Bates (1863-1951)

Sinon la mort, l’exil — tel est le sort jeté aux filles d’Irlande avant qu’elles ne sombrent ensemble dans la nuit. Celle-ci est orpheline, elle s’appelle Margareth O’Dwyer. Le père s’en est allé en Amérique crever sous les pontons où tombent les migrants, l’alcool et le déchet. La mère est restée s’éteindre au pays. Recueillie auprès du Sacré-Cœur catholique à huit ans, l’enfant se réfugie avec ses sœurs dans la bibliothèque de l’école gratuite des filles de Roscrea, Midlands, hameau de pierre et tour carrée plantée au milieu des verdures. Mais la lande ondulée sous la brume donne de maigres récoltes, mieux vaut trouver place hors d’Irlande, comme à Londres où Margareth devient une jeune gouvernante dont s’éprend le fils de la maison. Amours anglaises. Bon parti. Et scandale et rupture qui la renvoient à sa condition primitive : sa place est ailleurs, elle en paye le prix et s’embarque dans les cales d’un bateau en route pour l’Australie — l’exil ou la mort. Elle retrouve aux antipodes une existence précaire entre breakers et bouviers, se marie trois fois, retrouve son amant londonien qui l’a suivie au bout du monde, change son nom, accouche d’un fils unique puis s’arrache au foyer, définitivement. Elle revient seule à Londres où elle survit de piges et de passes. Elle écrit. Elle lit. Elle se passionne pour les aborigènes, indignée par leur existence misérable aux confins de l’empire. De retour en Australie après cinq ans, elle s’installe comme nurse au dispensaire de Beagle Bay, minuscule colonie du nord-ouest, très loin des villes où arrivent les blancs. Sa vie d’irlandaise, sa misère, son mauvais sort, tout est à renverser. Si loin, elle se nomme Daisy Bates, haute dame anglaise de bonne famille éduquée dans les collèges protestants de la capitale, serrée en sa robe sombre et chemisier boutonné à la mode victorienne, coiffée d’un large chapeau qui parfait sa silhouette élancée sur fond de désert rouge. Au milieu des enfants nus à la peau couverte de peintures illisibles, elle se fabrique une nouvelle famille dont elle serait la mère étrangère, l’infirmière et la scribe, protectrice et interprète de ces lignées condamnées aux marges de l’humanité. Elle apprend leurs langues, dresse des listes de vocabulaire, soigne les corps, remplit des cahiers de ses observations et d’autres contes cannibales, assiste aux initiations rituelles, regarde couler le sang des sub-incisions qui remontent l’urètre pour fendre le pénis en deux parts et redoubler ainsi dans la chair les lignes peintes sur les corps, accueille encore d’autres garçons sang-mêlé et d’autres filles violées dans sa tente qu’elle a dressée entre le désert et la voie ferrée. Elle dessine le territoire de ces tribus qu’elle voudrait maintenir loin des blancs, ses semblables, à qui elle raconte la détresse aborigène le long d’articles pour la presse anglaise, puis dans ses mémoires : My natives and I — Daisy Bates, noire fille de l’Irlande effacée de l’histoire pour devenir cette Anglaise aventurière, blanche comme le papier, penchée à jamais sur ses enfants infiniment plus noirs qu’elle.

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