D’un silence l’autre

par Guillaume Condello

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On dit souvent que le poème est une tentative pour donner la parole à ce qui par définition serait muet. Il est la sortie hors du silence, par les moyens de la parole, de ce qui est par nature voué au silence : le réel, mutique, se verrait ventriloqué dans le poème – ou dans le meilleur des cas, le poète pourrait en être, au sens propre, le porte-parole. Le Poète, porte-parole des choses.

Mais on oublie aussi, ce disant, que l’horizon du poème est aussi le silence. C’est sur fond de silence que le poème se détache : silence qui précède sa profération en chair et en os, et qui la suit, silence de la lecture dans les pages d’un livre, silence des paroles qui l’entourent et se taisent, durant lecture et écriture, entre autres. Mais plus fondamentalement encore, il me semble que le poème aspire lui-même au silence, à y retourner. Une fois prononcée la parole de ce qui ne peut parler, que reste-t-il à dire ? Entre le silence qui le précède et celui qui le suit, le poème flotte, comme un iceberg sur la mer froide – et seule sa partie la plus grande, immergée dans ce mutisme froid, lui permet de ne pas sombrer. Projet métaphysique, projet politique ou ascèse existentielle, description scientifique ou phénoménologique, et j’en passe, on pourrait considérer tout poème comme une tentative pour clore le sujet, écrire le dernier mot du dernier livre. Les poètes, au fond, cherchent tous à avoir le dernier mot.

Force est de constater que c’est un échec, toujours recommencé. Qu’est-ce qui donne cette rage, pour parler comme Ponge, de l’expression ? Car il s’agit bien d’une sorte de rage : cet effort acharné, pour tenter de cerner ce qui ne peut l’être, pour toujours, à la fin, échouer : crier de frayeur avant d’être vaincu… Alors, pourquoi un tel acharnement ?

Duchamp disait des peintres que s’ils allaient dans leur atelier tous les jours, ce n’est pas exactement parce qu’ils ont toujours à y faire quelque chose, c’est parce qu’ils sont accros à l’odeur de l’essence de térébenthine. Explication prosaïque, séduisante dans ce qu’elle dégonfle les prétentions. De même, le poète irait devant son clavier, ou prendrait son carnet (sa plume d’oie ?) pour retrouver… quoi ? sinon une forme de silence ? Qu’il s’agisse de calme, ou du brouhaha d’un café germano-pratin, il s’agit au fond d’aller dans ce silence, précisément, des autres paroles qui gravitent autour de l’espace du poème. Mais alors, on voit bien que c’est dans cette condition prosaïque que peut surgir une autre forme de silence, qui parlera par-dessus le premier, et qui est la condition, jamais assurée, de l’écriture du poème – silence plein, lourd d’échos, sans doute, mais silence comme d’avant la parole, d’avant toute parole : il s’agit de parler comme pour la première fois.

Mais il y a sans doute aussi autre chose : c’est que le poème, disant ce qui ne peut se dire, en dit toujours trop peu, ou trop. Il en dit trop peu, parce que le poème échoue souvent  à dire la totalité de ce qui devait être dit. Mais tout de même publiable, comme présentation partielle (quoique le problème se pose, pour tout poète un peu exigeant), il appelle le poème suivant, qui viendra le corriger et le compléter… Il en dit trop, parce que fourrant de force dans des mots mal taillés pour cet usage ce qui ne peut se dire – quitte à forcer un peu, ça frotte sur les bords, mais ça  passe – le poète ouvre sans le savoir (ou sans vouloir le savoir) des abîmes qui lui échappent : le mot conserve avec lui sa réserve de sens, ses potentialités qui ne demanderont qu’à être allumées de feux réciproques pendant la lecture – mais pas toujours ceux que le poète a prévus : le lecteur arrive avec ses arrière-pensées, et braconne dans le texte un sens surnuméraire, il tord cette petite machine textuelle que le poète a patiemment fabriquée et la fait servir à d’autres fins.

Entre l’excès de sens et son manque, entre le vide et le trop-plein, c’est à la fois l’échec et la réussite du poème qui s’écrit, et qui fait tourner la machine de l’écriture : comme, pour un avion, c’est le vide creusé en avant du réacteur et la compression en arrière qui fait avancer l’appareil. Alors cet été, en levant les yeux sur les griffonnages blancs et muets que les avions laissent dans le ciel, dans le murmure assourdissant des cigales, on pourra se souvenir qu’en-dehors de la poésie, tout est silence.

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