Des êtres sonores (2/4)

par Alessandro Bosetti. Lire le premier épisode.
Traduit de l’italien par Raphael Bathore

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Texte écrit pour le cycle de conférences REFLEXIO, organisé en partenariat entre l’université Paris 8, les Instants Chavirés et la Philharmonie de Paris et dirigé par Matthieu Saladin.

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I

Les limbes des voix sont maintenant énormes, peut-être ne s’agit-il pas d’un lieu aussi lugubre que ce que l’on voudrait imaginer. Les voix esquissées au crayon sur de petites feuilles au cours des premières années du vingtième siècle par Leoš Janáček(1), le recueil d’innombrables road trips radiophoniques à la recherche de proies de reportage, des rencontres fortuites de Kaye Mortley (2), à la Lulu de Yann Parathoen (3), puis les migrantes de Chantal Dumas (4), les frêles agglutinations humaines recueillies par Dominique Petitgand (5), les mères d’Aurelia Balboni (6) et de Felix Kubin (7), les enfants de Giorgio Pressburger (8), les réfractions vocales de Trevor Wishart(9) pour citer ces collectes dans une petite bibliothèque personnelle qui flotte comme un minuscule bateau à la dérive sur la surface d’un immense océan, voilà que nous avons déjà une peuplade de sujets autonomes qui ont été déplacés, éloignés de leurs origines. Cette bibliothèque flottante croise parfois des navires bien plus imposants sur les hauts flancs desquels on peut lire en grandes lettres colorées: « Institut National de l’Audiovisuel » ou « Berlin Phonogram Arkiv ». Ce sont d’énormes navires qui naviguent en sécurité vers des destinations inconnues, ils pourraient même sombrer, et si tel était le cas, toutes les voix qu’ils contiennent reposeraient au fond de l’océan bien longtemps avant de refaire un jour surface, comme des bulles d’air qui remontent. Ces limbes ci-dessus, nous ne les imaginons pas lugubres car les voix s’y agitent, elles font des choses, elles vivent en une sorte de communauté.

Une communauté similaire à un choeur ou une polyphonie, sans lien avec la politique et le territoire, suspendue dans un espace ouvert indistinct.

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II

Nous nous obstinons encore à nous poser le problème de l’appartenance, de la propriété d’une voix, de son âge et de l’âge de son origine. Nous devons savoir si l’origine est encore en vie, ou si elle ne l’est plus, nous l’imaginons parfois vieille, n’étant plus en mesure d’émettre le moindre son mais uniquement de l’air, quelque souffle ultime avant de partir. Et si l’origine ne devait plus être en vie, quel serait l’état de la voix qui lui a survécu ? Peut-être devrions-nous nous résigner au fait que celle que nous avons devant nous n’est qu’une taxidermie?

En effet, celle-ci nous apparaît fixe, bloquée comme un oiseau empaillé. Certains automates paraissent plus vivants quand on agite leurs membres pour créer une illusion de mouvement. Si d’un côté nous voulons penser ces voix comme des voix mortes ou des voix de morts, nous trouvons sur notre chemin un historien culturel de la reproduction sonore comme Jonathan Sterne, qui soutient que la mort n’est pas la même chose dans chaque lieu, chaque instant et pour chacun. Tous meurent, mais pas de la même façon. Pour comprendre le sens culturel de la “voix des morts” nous devons mettre en question le sens même de la mort (10).

Le petit garçon salvadorien passé par Ostertag continue de crier, sa voix continue d’exister hors d’un temps humain, mais plutôt dans un temps autre, un temps d’archive.

J’allais écrire “d” Ostertag, comme j’ai écrit auparavant “de” Luc Ferrari, “de” Yann Paranthoën, mais sommes-nous sûrs qu’une telle voix appartienne à Ostertag ou à quelqu’un d’autre, ou qu’elle n’appartienne peut-être pas à elle-même ou à personne ? J’aurais peut-être dû écrire l’Ostertag du garçon Salvadorien, ou le Paranthoën de Lulu dans une inversion vertigineuse, même si cela est uniquement linguistique entre serviteur et patron, marionnette et marionnettiste. Mais une telle relation de possession me paraît trompeuse, une scorie de notre époque agressive, et j’ai par conséquent préféré me servir de la métaphore du passeur, de celui qui porte et peut-être aussi sauve ou donne la vie à une voix. Le mot métaphore contient déjà dans son étymologie le passage, transporté d’un lieu à un autre.

Nous devrions souvent laisser aux métaphores le soin de porter les voix autre part.

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III

L’auteur Dante entre en scène en tant qu’il est pourvu d’une identité. C’est l’auteur lui-même qui s’en donne une, mais attention, c’est le chien qui se mord la queue, nous devons nous demander s’il s’agit de l’auteur interne (le narrateur ?), celui que nous venons de voir naître, ou alors est-ce l’auteur externe, le Dante historique, celui qui écrit qu’en fait il n’était pas un auteur au sens moderne du terme, jusqu’au moment où ce nouveau personnage, fonction récursive de lui-même, n’ait à son tour émergé du texte pour s’inventer.

C’est un sujet doté d’identité, comme est pourvue d’identité la voix du garçon de Sooner or Later.

Dans les décennies (passées ?) nous avons appelé La Vita Nova un document biographique et nous appelons le fragment à la base de Sooner or Later un document sonore. Les deux sujets qui y sont présents opèrent de manière autonome, mais l’identité y fait en quelque sorte obstacle, elle les retient amarrés au ponton de la réalité. Les amarres sont lâches, le bateau tangue mais ne s’éloigne pas trop.

Toutes les voix qui habitent les travaux de Mortley, Ferrari, Paranthoën, Dumas, Wishart pâtissent d’une telle identité affichée et déclarée au point de vouloir s’en affranchir. 

L’anonymat est encore un choix illégal, subversif à notre époque. Nous en avons été témoins aux débuts d’internet, où il fleurit brièvement avant d’être soudain supprimé.

On ne peut pas donner de sujets sans identité. Nous devons toujours dire de qui est la voix qui parle. À la radio, dans les média, de telles didascalies se font toujours plus brèves, réduites à ne prononcer qu’uniquement le nom du supposé propriétaire d’une voix. Le nom de la voix qui nomme la voix en question se nomme puis à la fin, personne ne s’en aperçoit, mais en quelque sorte, elle est là, nous n’avons pas franchi le seuil de l’illégalité.

Nous avons lutté contre cette convention, non pas parce qu’elle est ennuyeuse, incommode, en travers du flux narratif, mais parce que le statut de telles voix déplacées a changé et celles-ci, autonomes, fluctuent. Nous ne savons pas avec certitude à qui appartiennent de telles voix.

Mais dans les médias, il y a également le problème de l’appartenance des idées, une dispute bien plus enflammée dans laquelle nous ne voulons pas nous risquer, pour l’instant, nous laissons tomber. Les enjeux sont imprévisibles, hors de notre portée.Toutefois, nous nous intéressons aux voix enregistrées qui deviennent moins actuelles, moins pratiquées. Elles reposent dans quelques archives Mortley, Ferrari, Paranthoën, Dumas, Wishart. Qu’en est-il de telles voix aujourd’hui? Que font-elles quand personne ne les écoute?

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IV

Dans une discussion avec le philosophe Alexander Garcia Duttmann (11), nous décrivions la voix comme quelque chose qui émerge. Il n’était pas question de son ou de corps, les métaphores étaient liées au visuel, mais décrivant quelque chose qui pointe, se dessine, qui rebondit.

J’ai retrouvé une description très similaire chez François Bonnet (12) où il était question de dessiner un objet sonore, projeté sur le fond d’un champ sonore. Dans ce cas, il n’est pas question de voix, mais on retrouve la description d’un être, l’apparition d’une entité autonome. Bien des années auparavant, Eugenio Montale se disait essere Antico… ubriacato della voce/ch’esce dalle tue bocche quando si schiudono/come verdi campane e si ributtan/indietro e si disciolgono (13) : « être Antique…. ivre de la voix / qui sort de tes bouches quand elles s’ouvrent comme des cloches vertes et qui se jettent en arrière et se dissolvent » ; dans ce cas, il émergeait quelque chose avec fracas, avec une grande force, mais il était aussi prêt à se dissoudre et à refluer. 

J’aime cette image de Montale car elle parle de la mer, mais également parce qu’elle nous libère. Peut-être un jour pourrons-nous cesser de parler de voix et retourner à nous occuper de tout le reste, de la force du vent, de la lumière, des roches, des marées, sachant qu’il y aura toujours d’autres voix prêtes à émerger de la matière et du néant.

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(1) Alessandro Bosetti « The Notebooks » Bolt Records, 2017.
(2) Kaye Mortley « Many Roads » 2007
(3) Yann Paranthoën – Lulu CD – 1992 – Phonurgia Nova – PN 0461 / 11
(4) Chantal Dumas Le parfum des femmes Cycle de 3 nouvelles sonores sur le thème de la migration 1996
(5) Dominique Petigand, 10 petites compositions familiales, Metamkine 2002.
(6) Aurelia Balboni “Les mots de ma mère” RTBF 2016.
(7) Felix Kubin Mother in the Fridge – Radio Boredcast project AV Festival Newcastle 2012
(8)  Giorgio Pressburger Giuochi di Fanciulli, radiodramma RAI 1970 Prix Italia 1970.
(9) Trevor Wishart, Encounters in the Republic of Heaven (2011, CD, Orpheus The Pantomime Ltd.)
(10) Jonathan Sterne The Audible Past: Cultural Origins of Sound Reproduction 2003
(11) Alessandro Bosetti / Alexander Garcia Düttman : A conversation between sound artist Alessandro Bosetti and philosopher Alexander Garcia Düttman. Appeared on Frakcija Magazine #53/54, 2010, “Process:Music”. Curated by Ksenja Stefanovic.
(12) François J. Bonnet Les mots et les sons Un archipel sonore 2012
(13) Eugenio Montale Ossi di seppia 1925

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