Après Babel, 9

par Guillaume Métayer. Lire les autres épisodes

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Le théorime de la bijection

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On raconte que, dans les meetings de l’Union Européenne, alors qu’autour de la table tout le monde se félicite d’un succès collectif et qu’un murmure de consensus satisfait s’élève comme les vapeurs d’un bon repas, le Français soudain lève le doigt d’un air docte et objecte en un rictus : « Ça marche en pratique, soit ; mais en théorie… ».

Et de se lancer dans une de ces belles réfutations du réel dont il a le secret.

Sa rigueur cartésienne et sa puissance rhétorique, aboutées à l’amour humain du contre-intuitif et à notre inextirpable goût du faux, parviendront-ils à convaincre l’auditoire de l’impossibilité théorique de ce succès pratique ?

Pas impossible…

J’ai parfois, je l’avoue, l’impression qu’avec notre manière habituelle d’écrire et de traduire, il en va légèrement comme de ce féroce stéréotype sur les Français. Parfois, entre les lignes des manifestes fragmentaires dont notre époque est friande, je crois voir flotter l’objection : « C’est beau en pratique; mais en théorie… ».

Cette caricature pourrait nous aider à prendre la mesure de l’attraction qu’exerce sur nous la dimension spéculative. Chez nous, la pensée relaye et intensifie l’émoi. La théorie est comme un moment particulier de l’extase, son point de non-retour, son effet cliquet, la minute où le Beau, nous montant à la tête, la fait tourner sans fin. Mon manège à moi, c’est toi, lui fredonnerait-on à l’oreille. C’est l’instant où la boule de flipper se met à quadriller le haut du plateau, à bondir de bumper en bumper, ces rutilants champignons d’abondance, ces mamas à bourrelets qui vibrent sous les impulsions de la bille, et alors les points déferlent comme les pièces d’or d’Eldorado. C’est alors que la détonation caractéristique se fait entendre et que l’on s’écrie : « J’ai claqué ! ». La théorie est ce moment de décrochage, le sublime et l’orgasme, juste avant l’extra-balle.

Je partage, pour ma part, cet amour des idées. Souvent, je m’étonne de la détestation que certains poètes maraîchers nourrissent encore envers les universitaires. Pauvres poètes à casquettes qui ne savent ni ne sentent à quel point la réflexion prolonge le plaisir, l’approfondit, l’intensifie, le rend polygonal, abyssal, et qu’il est toujours possible de revenir au texte. Autrement mais aussi comme une première fois. La poésie donne tort à Héraclite. On se baigne deux fois dans le même poème. Bien que l’inverse soit naturellement tout aussi vrai.

C’est pourquoi en défendant ma bien-aimée la Rime, comme lors de notre dernier entretien, « je fais erreur, je le sais ». Essayer de faire, devant des Français de surcroît, une théorie de la jouissance sans théorie, cela prépare une catastrophe. Bricoler l’appareil libératoire qui pourrait nous permettre de jouir sans entraves, pardon, sans axiomes, sans causes et sans effets, serait une folie. Une contradiction dans les termes. Et une bêtise : car rien n’est plus amer que cette plus faible des théories : la théorie de l’athéorie… Pauvre Midas, qu’allais-tu faire dans cette galère ?

Alors peut-être ne reste-il plus au marmiton que… la pratique ? Et peut-être, çà et là, quelques justifications ponctuelles, une pincée fugitive d’échafaudages spéculatifs, quelques fragments de théorie excusés par des exemples précis, voire quelques principes muets, deux ou trois parti- secrets pris d’artisan.

Pour ma part, j’ai, à ce jour, un principe dont je ne pourrai jamais faire une théorie car je sais qu’elle entraînerait une levée de boucliers spéculatifs beaucoup plus sophistiqués que mon petit bonhomme de système – des vrais boucliers de Vénus de la pensée, imparables, bombés d’ombons en bumpers arborant toute l’histoire de la philosophie, comme une carte en relief et avec clignotants. Alors oui, je l’avoue non sans honte, je me suis jusqu’à présent laissé diriger par ce principe d’un simplisme coupable : traduire en rimes ce qui est en rimes, sans rimes ce qui est sans rimes, en vers ce qui est en vers, sans vers ce qui est en prose… Mon credo serait donc plutôt : « C’est beau en théorie, soit, mais en pratique… ». Êtes-vous moins français que lui ?

Des principes aussi primaires frôlent, je le conçois, la sottise. Serais-je bête à manger du foin, du coing, sans soin, au loin, dans mon coin et sans témoin ? Soit.

Je sais pourtant bien que le fin du fin serait de traduire autrement. De montrer par ma traduction que j’ai compris une valeur profonde et occulte du texte que seul mon dispositif ingénieux et novateur s’avère capable de rendre, au lieu d’essayer de refléter ces loupiotes qui brillent au bout des vers, ces boules de Noël aux extrémités des branchages verbaux, ces flammèches trompeuses dans les paumes des chandeliers. Oui, au plus profond, dans l’Urwald du poème se cache une structure que seule une subjectivité subversive et novatrice est en mesure de révéler… 

Ah, si au lieu de traduire terme à terme, forme à forme, comme l’une de ces vulgaires fonctions mathématiques de notre classe de 5e, je prenais la peine de construire, à chaque fois, un système capable de rendre compte d’une nouvelle lecture du texte, plus riche, tellement plus riche que celle de mes prédécesseurs (s’il y en a) ou de mes successeurs (pétrifiés par mon audace)… Mais non, je m’obstine dans le f (x) = y, dans le fantasme de la bijection, je m’entête, on ne peut plus m’arrêter. Je traduis en rimes ce qui est en rimes, en prose ce qui est en prose, en vers libres ce qui est en vers libres. Encore et toujours. Une machine. Au moins, je suis conscient ce de que ma conduite a de rustique. Je sais que je fais des vers. C’est peut-être la seule chose qui distingue Midas amoureux de la rime d’un Monsieur Jourdain traducteur.

Parfois, quand la rime, le vers libre et la prose cohabitent dans le même recueil, je traduis chaque forme comme elle est… « Alors tu copies, c’est tout ? », m’a demandé un jour ma fille, déçue. Oh le copieur ! Le photocopieur, presque. Ainsi, dans Deux fois deux[1] de mon maître et ami István Kemény (une anthologie, certes, mais les recueils originaux pratiquent le même mélange), on trouve des choses comme ceci :

999

En avril 1999, bien des années après que le premier ministre, dans sa lettre d’adieu, eut traité de charognard son propre pays, un avion lent et noir apparaît au-dessus de Budapest. Plus lent, mais guère plus noir que tous les précédents.

Un printemps tropical. Des brumes matinales s’élèvent des cumulus pour toute l’après-midi. L’appareil est un appareil étranger, mais pas plus étranger que les cumulus.

C’est la guerre. Le monde extérieur se soulage dans le buisson le plus proche. Je sais que l’appareil livre son carburant aux bombardiers.

Je sais que je rêve. J’essaye de me réveiller. J’ouvre grand les yeux. Je ne me réveille pas. Il faut donc se rendormir. Mais debout, ça ne va pas, ni si vite. Je n’essaye rien.

Pendant ce temps, l’avion penche légèrement de côté, comme pour virer. Mais il ne vire pas. A cette lenteur, voler est impossible. Il le sent, lui aussi. Il s’arrête, légèrement penché de côté. Et il reste comme ça, comme tout.

Prose poétique traduite comme une prose poétique donc… D’un simplisme ! On y lit aussi, dans ce recueil, des choses comme cela :

Tristement

Il y a de quoi devenir fou ici.
Comme le suicidé qui revient à la vie,
Retirer le point du « i »,
Et le remettre, lorsque sa place est blanche.

Il vaut mieux que tout reste en place,
Comme je l’ai trouvé, ce n’était pas si mal,
Refaire le lit dérangé,
Dormir par terre, que le passé guérisse.

C’était un cadeau. J’entends déjà sa chute,
Avant qu’il ne tombe, bien avant.
Un ange passe, tout rentre dans l’ordre,
Le papier s’effondre, les objets s’écroulent.

Et alors tout recommencer, tout bonnement,
Comme le suicidé qui revient à la vie :
Oublier tout ça,
Écrire de petites fiches : lait, pain, 
__________________________lait, pain.

Pas de rimes, pas de rimes (« pas de bras, pas de chocolats »…) ! D’un ennui… Et enfin on rencontre des morceaux rimés ou très assonancés comme celui-ci :

Place des rétros 
(Rondeaux sur les mélodies qui ont survécu à la Grande Peste)

Versailles, Venise, 
Toujours l’histoire,
Me rétrovise ?
Versailles, Venise,

Lueur jocrisse,
Salle aux miroirs
Versailles, Venise
Toujours l’histoire.

2.

On y peut voir
Tout ce qui est
L’âme, aube ou soir,
Ne s’y peut voir.

L’esprit s’y met
Sans un reflet :
On n’y peut voir
Que ce qui est.

3. 

Il bâille au miroir,
Le Diable Mitré,
Et puis il repart.
Il bâille au miroir,

Ne tiens ce vieillard
Que pour une idée.
Il bâille au miroir
Le Diable Mitré. […] [2]

Et moi, j’obéis au principe « une rime est une rime », à la façon du « un sou est un sou » qui, selon Barthes définit la bourgeoisie, le degré zéro de la traduction, quoi.  Non, cette homothétie obtenue à la force du burin ne saurait être une proposition esthétique forte.

Alors, je vais essayer de m’amender. C’est le moment. Commençons par le premier poème. Il est évident qu’il propose une élégie sur une épopée engagée à mauvais escient. C’est pourquoi, il est indispensable de rétablir le vers comme marqueur épique, et en même temps le manque, celui du 1 de 1999 de ce texte qui évoque les bombardements de l’OTAN. L’alexandrin blanc s’impose pour rendre cette lacune volontaire, satirique, pour que les vers suivent l’envol tragique de ces bombardiers et pour mettre du couac ou du marshmallow dans leur chevauchée des Walkyries humanitaires.

 J’indique en gras les changements par rapport à ma première version, si candide. Ils sont dus à la volonté de trouver un alexandrin aussi bancal que la morale de cette histoire et que ces avions bloqués dans le ciel de la conscience étonnée. Je n’ai pas hésité (comme le fait ailleurs Kemény, par exemple dans son « Grand monologue ») à laisser les vers couper les phrases – signes de contemporanéité au sein de cette parodie élégiaque d’épopée. Je ne peux évidemment justifier toutes mes modifications mais je compte sur mes interprètes épicènes pour en comprendre le sens et la portée, et surtout il ne faut pas que ces notations empêchent la lecture des vers en tant que vers :

99 [3]

Avril 99, des années après
que le premier ministre, en sa lettre d’adieu,
eut traité de charognard son propre pays,
un avion lent et noir paraît sur Budapest.
Plus lent, mais pas plus noir que tous les précédents.

Un printemps tropical. Des brumes matinales
montent des cumulus pour l’après-midi toute.
L’appareil est étranger, mais non pas plus que
les cumulus. C’est la guerre. Le monde extérieur
se soulage dans le buisson le plus proche.
Je sais qu’il livre aux bombardiers son carburant.

Je sais que je rêve, essaie de me réveiller.
Ouvre grand les yeux. Mais ne me réveille pas.
Il faut donc que je me rendorme. Mais debout,
Ça ne va pas, ni si vite. Je n’essaie rien.

Pendant ce temps, l’avion penche légèrement
de côté, comme pour virer. Ne vire pas.
À cette lenteur-là, voler est impossible.
Il le sent, lui aussi. Et alors il s’arrête,
légèrement penché sur le côté.

Et puis il demeure comme ça, comme tout.

J’ai décroché le vers final pour bien montrer la suspension finale de l’avion et de toute chose, le côté bancroche de tout et de nous tous. C’est de ce geste dont je suis peut-être le plus fier car rien d’extérieur dans l’original ne m’y déterminait, alors que tout dans la structure profonde du poème y conduit évidemment, pour qui sait lire. C’est soudain comme un modèle de Calder que vient fixer au plafond du monde le sujet lyrique atterré.

Pour la répartition des strophes, elle est évidente, implicite dans la prose de Kemény, mais un vrai traducteur se doit de révéler ce qui est caché au lieu de copier ce qui est visible. Évidemment, le contexte météorologique, cher à Kemény (voir encore « Grand monologue ») doit jouer comme un premier décrochage, un décor qui arrive seulement en un deuxième temps, après l’émotion, après la première salve de vers, comme si le rideau n’était pas encore levé sur la première scène. Le découpage de la troisième strophe coulait, lui aussi, de source (nous ne sommes pas si loin des poèmes en prose de Baudelaire, encore structurés comme des poèmes – en prose) ; elle est toute entière dédiée au rêve comme dans le « Réveille-toi » de Kemény, dans Deux fois deux. La dernière strophe aussi a son unité, brisée par le simple rejet final : celle de l’image essentielle d’un avion de biais, de guingois, pour dire que rien ne marche droit, que les règles de la pesanteur sont bafouées (comme dans « Lointaine alerte aérienne », autre poème du même recueil, sur le même thème), que quelque chose est bloqué par la vision du poète – mais ce n’est, comprend-on, que l’intensité de l’arrêt sur image, pas l’arrêt réel des frappes…

Bien sûr, Guillaume Métayer a traduit tout cela en prose, platement, comme dans l’original, mais il va de soi qu’un vrai traducteur doit ouvrir le poème comme un fruit, mangue ou grenade, et offrir au lecteur une substantifique interprétation.

D’ailleurs je crois que j’aurais dû me lancer dans une traduction en vers rimés. Car le traducteur doit faire crier ce que le poète ne sait pas de lui-même : ici, le caractère conservateur de sa posture. Quoi ? Il aurait fallu que la Hongrie ne laisse pas l’OTAN faire la justice à coups de frappes chirurgicales ? Quoi ? Il aurait fallu se positionner par rapport à l’histoire de la Hongrie ? Et qu’est-ce que cette comparaison entre Teleki laissant passer les nazis, et la Hongrie d’après les changements laissant passer les bombes de droits de l’Homme et du nouvel ordre mondial ? Ce poète a évidemment ironisé sa propre posture comme posture stéréotypée de son pays, bientôt englouti dans la démocrature orbánienne. Pour le faire comprendre à un lectorat français, rien de tel qu’une traduction en rimes. La première strophe suffira :

Avril 99, après, bien plus tard,

que le premier ministre, en sa lettre d’adieu,
eut traité son propre pays de charognard,
paraît sur Pest un avion noir et paresseux.
Plus lent que tous les précédents, mais pas plus noir.

Et pour la suite, j’ai la flemme. Traduire en rimes, c’est vraiment trop difficile. Même quand l’original est en prose.

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[1] István Kemény, Deux fois deux, trad. et préf. G. Métayer, Paris, Caractères, 2008.
[2] Ces trois poèmes sont tirés du recueil A néma H [Le H muet], Pesti Szalon, 1996, intégralement en ligne sur le site de la bibliothèque électronique hongroise (magyar elektronikus könyvtár) : http://mek.oszk.hu/03000/03069/03069.htm
[3] J’ai changé le titre à cause du rythme du premier vers mais aussi pour que les deux chiffres 9 ressemblent à ces guillemets que les Américains et leurs émules font avec leur doigts.

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3 commentaires sur “Après Babel, 9

  1. Ce goût parfois immodéré pour la théorie n’est pas seulement une lubie française bien connue (on aime les Français pour ça entre autres, surtout les représentants de la French theory), elle trouve peut-être son origine chez un Allemand bien de chez les Allemands, Hegel, qui aurait dit : « Ich weiß nicht gleich, ob der Scherz mehr als ein Scherz ist, der oft erzählt wird. Jemand habe behauptet, die Natur stimme nicht ganz mit Hegels Naturphilosophie zusammen. Hegel habe geantwortet: Desto schlimmer für die Natur. » (« Je ne sais pas trop si ce n’est qu’une blague souvent répétée. Quelqu’un aurait fait valoir que la nature n’était pas toujours d’accord avec la philosophie hegelienne de la nature. Hegel aurait dit : Tant pis pour la nature. » (Fritz Mauthner, Wörterbuch der Philosophie. Neue Beiträge zu einer Kritik der Sprache, München und Leipzig 1910, t. I, p. 390). Ce « Tant pis pour la nature » (ou la réalité, selon les variantes), est, me semble-t-il, une nouveauté absolue dans la philosophie européenne.

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  2. Oui, Rousseau est un bon précurseur, mais écarter les faits n’est pas les renier, s’asseoir dessus. Les « faits » auxquels il pensait, provenaient des récits de voyage, forcément subjectifs donc faux. Les Autrichiens, eux, préfèrent en rire, selon la devise : Die Lage ist hoffnungslos, aber nicht ernst.

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