Chansons (3/3)

par Pierre de Vic dit le Moine de Montaudon
traduit de l’occitan par Luc de Goustine. Lire le premier épisode, et le deuxième.

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TENSO / TENSON
entre le riche et le pauvre sur leurs conditions

Ici donc, le manens est encore pris dans son sens de « résident », voir seigneur du lieu où il demeure, et le fraire comme l’homme « aux semelles de vent », le divaguant, le pauvre de l’Evangile.

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Manens e frairis foron companho ;
Anavo per via cum autre baro,
E quant ylh anavon, mesclo-s de tenso :
Pauc tenc lur paria.
Quant l’us [d’eis] ditz oc e l’autre ditz no,
Quasqus te em pes la sua razo.
Ja de gran amor non aura sazo
En lur companhia.

Riche manant et pauvre frère étaient compagnons
de route avec d’autres barons,
et en allant, se prirent de querelle.
Peu dura leur bonne société.
Quand l’un dit oui, l’autre dit non
chacun tient ferme à sa raison.
De grande amitié n’y aura point saison
en leur compagnie.

Manens escomes lo frayri primiers,
Per erguelh d’aver quar si sent sobriers.
« Frairi, dis manens, trop vos faitz parliers
De gran gualaubia. »
So ditz lo frairïs : « Si avetz deniers
Et avetz de blat vostres pies graniers,
Ja no viuretz mais, si-us etz renoviers,
La meitat d’un dia. »

Le manant tance le pauvre en premier,
orgueilleux d’avoir, il se sent supérieur.
Pauvre homme, dit le riche, vous pouvez bien parler
de grande largesse.
Et le frère lui dit : Si vous avez des deniers
et plein de blé dans vos greniers,
vous ne vivrez pas plus, si vous êtes usurier,
qu’une demie journée.

So ditz lo manens : « Frairi dechazey,
Tant avetz joguat, no-us laissetz espley ;
Mas gabs avetz be ad egual d’un rey,
20 Ja us vers no sia. »
So dis lo frairis : « Tôt vos o autrey ;
Greu veiretz prohome qu’a temps no foley,
Mas vos guazanh-atz a tort e esdrey
Vostra gran folhia. »

Le riche dit : Pauvre déclassé,
vous avez tout joué, n’avez plus rien en poche,
mais de vanteries avez autant qu’un roi
quoiqu’aucune ne soit vraie.
Et le pauvre dit : Je vous l’accorde en tout :
il n’est guère de sage qui parfois ne foleye,
mais vous, vous gagnez à tort et non-droit
votre grande folie.

So dis lo manens : « Et ieu ai poder,
Qu’a mon amie puesc prestar e valer ;
Mas de vos no cuyt que nuls bes n’esper,
Que ja mieills li’n sia. »
So dis lo frayris : « Et ieu ai lezer
D’en tôt mon amie segre e valer
Atretan com vos et lo vostr’aver,
Estiers la baylia. »

Dit le manant : Moi j’ai le pouvoir,
à mon ami de lui prêter pour l’aider
mais de vous je ne sais qui attendrait du bien
ou que son état s’améliore.
Le frère dit : Moi j’ai la faculté
de suivre en tout mon ami et de valoir
autant que vous et votre avoir
hormis la puissance.

So dis lo manens: « Era-m di, frayris,
Quai ama mais Dieus, d’aquelh qu’es formis,
O dels raubadors que raubo-ls camis
Per lur leconia ? »
So dis lo frairis : « Aisso vos plevis,
Qu’aver ajostar non es paradis ;
Ans comandet dieus qu’om lo departis
Tot per cofrairia. »

Le riche dit : Mais dis-moi, pauvre frère,
qui Dieu aime-t-il plus, celui qui est à l’aise,
ou les voleurs qui pillent les grands chemins
par convoitise ?
Et le frère dit : ça, je vous garantis
qu’amasser de l’avoir n’est pas le paradis
car Dieu a commandé que l’on se départisse
du tout par fraternité.

So dis lo manens : « Vostre folhs talans
E taulas e datz e domnas prezans
vos fan far enguans
E pensar bauzia. »
So dis lo frairis : « Vos etz lo grayssans,
Que cuydatz que-us falha la terra qu’es grans
Guazanhatz enfern ab autrui afans,
E faitz hi bauzia. »

Et le manant dit : Vos folles tentations
en tables et jeux de dés et dames avenantes
vous font commettre tromperies
et méditer fourberie.
Et le pauvre dit : Vous êtes le crapaud
qui croyez que la terre vous manquera, elle si grande.
Vous gagnerez l’enfer avec la peine d’autrui
et en cela vous faites fourberie.

…………………… manquent 4 vers
So dis lo frairis : De trop es pensatz
Quan los mortz e-ls vius capdelar cujatz ;
Pensaria-s hom que sen [non] ajatz,
Qui no-us conoyssia.

……………………………………………………
Et le pauvre dit : Vous passez les bornes
quand vous croyez régenter morts et vivants ;
il penserait que vous avez perdu le sens,
celui qui ne vous connaîtrait pas. 

So dis lo manens : « Ieu quier jutjador,
Frayri, que nos parta d’aquesta clamor,
……………………………………………….
El coms d’Urgel sia.
So dis lo frairis : « Ben es fazedor
Quez elh o define en dreg et amor,
……………………………………………….
Quar tostemps tenria.

Le manant dit : Je réclame un arbitre,
frère, qui nous départage dans cette dispute,
……………………………………………………
Et que ce soit le comte d’Urgel.
Et le frère dit : C’est bien chose à tenter
qu’il y mette fin en droit et charité,
……………………………………………………
Car toujours elle durerait.

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CANSO
CHANSON D’AMOUR

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Ara-m jiot ma domna saber
Qu’eu ges no chant ni-m do joi ni solatz
Pel gent estiu ni per las flors dels pratz ;
Qu’ella sap be que mais a de dos ans
Qu’eu no chantei ni fon auzitz mos chans,
Tro qu’a leis plac que per so chauzimen
Vole qu’eu chantes de leis celadamen :
Per que eu chant e m’esfors com pogues
So far e dir c’a l’avinen plagues.

A présent ma dame doit savoir
que je ne chante et n’ai joie ni consolation
du bel été ou des fleurs dans les prés
car, elle le sait, voilà plus de deux ans
que je n’ai chanté ni fais ouir mon chant,
jusqu’à ce qu’il lui plût dans son indulgence
de vouloir que je chante d’elle secrètement.
C’est ainsi que je chante et m’efforce à tenter
de faire et dire ce qui plait à sa beauté.

E cel que so pauquet poder
Fa voluntiers, no deu esser blasmatz,
Ab que del plus sia la volontatz
E-l acuillirs e-l gaugs e-l bels semblant,
E que sia liais e fis amans,
Qu’en u sol loç aia tot son enten.
Cel c’aitals es val mais mon escien
Ad obs d’amar, no faï ducs ni marques,
Quar sa ricors cuiaria’l valgues.

Celui qui d’un faible pouvoir
use de bon gré n’est pas à blâmer,
pourvu qu’il ait en lui la bonne volonté
et l’affabilité, la joie et beau semblant
et qu’il soit un loyal et parfait amant,
qu’en un lieu seul il ait son entendement.
Celui-ci vaut mieux, à mon sentiment,
à l’oeuvre d’amour, que duc ou marquis,
car sa richesse n’y est d’aucun profit.

Aitals vos son ab ferm voler,
Bona dompna, de bo cor, so sapchatz;
E-m so per vos, domna, tan meilluratz :
Que trastotz vius e sas e gen parlans
M’era trop loncs recrezutz d’er enans.
Tro-m venc en cor, domn’ab cors covinen,
Qu’eu vos preies, dun fi gran ardimen ;
Anc niais no fit ardit tan be-m vengues,
Car gazaignar pose e perdre non ges.

Tel suis-je à vous, par ferme volonté,
bonne dame, de coeur, vous le savez ;
je me suis par vous, dame, tant amélioré
en vie, vigueur et parler élégant ;
je m’étais trop longtemps retenu avant
que m’inspire mon cœur, dame au corps avenant,
de vous prier ; je le fis très hardiment.
jamais audace de moi ne vint si bien
car je pouvais gagner et ne perdre rien.

Pro gadaing car me datz lezer
Qu’eu chant de vos, bona domna, ni-us platz
Pero, domna, si mais m’en faziatz,
Vostre mezeus seria totz l’enans,
Quar be petit de be for’a mi grans
E-l gran benfait penri’eu eissamen
E rendria-l guizardo per u cen,
No ges tan rie, domna, com si laisses,
Car per totz temps n’estari’ab merces.

J’y gagne car vous me donnez loisir
de vous chanter, bonne dame, s’il vous plaît.
Pourtant, dame, si plus m’en cédiez
votre profit en grandirait d’autant
car petit bien en bien me serait grand
et grand bienfait produirait l’essaimage
rendant cent pour un d’avantage ;
moins riche devenu, dame, qu’il y paraîtrait
car pour toujours voué à vous remercier.

E pois merces no-m pot valer
Ab vos, domna, c’us messagiers privatz
Parles per mi, qu’eu no’ii sui azinatz.
S’eu n’ai passât u pauc vostre ? comans,
Perdonatz me, bona domna presans,
Qu’eu vos tramis u messatge avinen :
Mo cor, c’u ser me laisset endurmen,
Qu’eu tenc vas vos, dompna, et ab vos es ;
De bo luec moc, mal en meillor s’es mes.

Et puisque nulle pitié ne peux valoir
auprès de vous, dame, qu’un messager secret
parle pour moi, qui n’y suis disposé.
Si j’ai dépassé un peu votre consigne,
pardonnez-moi, bonne dame insigne,
car je vous envoie un messager charmant :
mon coeur, qui un soir endormi me quittant
alla vers vous, dame, et avec vous demeure ;
d’un bon lieu parti, s’est mis en un meilleur.

E ia, domna, no vuoill aver
Ab mi mo cor, mais arn que vos l’aiatz ;
Quar anc u jorn no poc estar en patz,
Tant ai en vos pauzat totz mos talans ;
E pois en i’os ………………….. ans,
Mal estera s’era merces no-us pren
E-s met en vos, pois sabetz veramen,
Cals es vas vos la mi a bona fes
O cal afan trai cel c’amors a pres.

Désormais, dame, je ne veux plus avoir
en moi mon coeur, j’aime mieux que vous l’ayez
car pas un jour je ne pus être en paix
tant j’ai en vous placé tous mes désirs.
Et puisque j’ai en vous (?) …………..
mal adviendra si pitié ne vous prend
et se met en vous, car vous savez vraiment
quelle est envers vous ma confiance
ou la souffrance de qui amour a pris.
…………………… Texte défectueux

Na Maria, be-us deu amar mos chans,
Qe a la fin e al comensamen
Se daur’ab vos e ab mais de plazen.
Per vos val mais Ventadorn e Tornes
……………………………………………..

Dame Marie, vous devez être bien-aimée de mon chant,
car à la fin comme au commencement
il se pare de vous et en a plus de grâce.
Par vous en valeur croissent Ventadour et Turennois.
……………………………………………..

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[Fin]

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