Où sont les morts, 4

par Pierre Vinclair. Lire le premier épisode, le deuxième et le troisième.

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4. Contre la matière

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Afin de conclure cette méditation malaisée, un mot sur son titre : Où sont les morts. Ce titre — sans point d’interrogation — renvoie à trois références assez différentes : la première est l’album jeunesse de Maurice Sendak, traduit en français sous le titre Max et les maximonstres, mais dont le titre original était Where the Wild Things Are : l’histoire d’un enfant puni qui transforme sa chambre, par le pouvoir de l’imagination, en jungle sauvage où vivent d’horribles monstres. Un peu comme Lord Jim à Patusan, l’enfant parvient à les maîtriser et à devenir leur roi. La deuxième référence est un livre d’écologie scientifique, publié par William Stolzenbug en 2008, et dont le titre fait écho au précédent : Where the Wild Things Were: Life, Death, and Ecological Wreckage in a Land of Vanishing Predators, ce qui se traduirait pas Où vivaient les animaux sauvages avec pour sous-titre vie, mort et dégâts écologiques sur une terre où les prédateurs disparaissent. Il s’agit pour Stolzenbug d’évaluer les conséquences désastreuses sur les écosystèmes de la disparition (due à l’homme) de la mégafaune sauvage (léopards, tigres, etc.) : une des leçons étant que nous devrions protéger aussi ce qui nous fait peur et nous menace. La troisième référence, plus légère en apparence, est la chanson de Patrick Juvet : « Où sont les femmes ? » En apparence seulement, car elle véhicule une critique parfaitement explicite du féminisme : Juvet et son parolier Jean-Michel Jarre s’y lamentent en effet que les femmes « ne parlent plus d’amour / Elles portent les cheveux courts / Et préfèrent les motos aux oiseaux. » 

Dans une lettre qui fait entre autres écho au précédent épisode du présent feuilleton, Ivar Ch’Vavar me raconte un voyage chez les morts (en rêve), puis me renvoie à « Planches », dans l’Arche, dans lequel (c’est une poème qui « recycle » un autre rêve) il rencontre des morts, auxquels il doit parler berckois, une langue qu’il maîtrise mal, presque étrangère :

Sans titre 2

Dans sa lettre, Ch’Vavar cite enfin la postface de son Ichi leu : « c’est quand il ne sait pas ce qu’il dit que le poète a toute chance de dire ». Manière de nommer la condition (sinon la méthode) chamanique du poème, lorsque celui-ci essaie de s’adresser aux morts : impossible de savoir vraiment ce qu’il dit. Car il ne s’agit pas de s’arracher une idée qu’on aurait déjà en-dedans, pour la montrer à l’extérieur de nous. Le poème est moins l’expression d’une idée ou d’une émotion, qu’une adresse  (désespérée) tendue vers quelqu’un, moins un message qu’un messager, un pigeon voyageur envoyé au pays des morts (ou depuis le pays des morts vers celui des vivants, avec Celan ?). Bien sûr le poète coince un papier plié dans l’élastique et l’accroche à une patte, puis donne l’impulsion de départ. Mais il ne peut savoir exactement vers où l’oiseau s’envole, et par quelle passe il trouvera une passe vers Hadès.

Bien sûr, vous dîtes : « il n’y a pas de pays des morts ! Ah ah ! Les morts sont morts, ils ne vont jamais lire ton poème ! » 

Or, c’est avec ce non-lieu, dans l’épaisseur duquel « vivent » les disparus, qu’il s’agit justement d’entrer en relation, : ce non-lieu qui n’est pas un pur néant car s’y agite ce qui (sans exister en chair et en os) compte pour nous, nous émeut, nous rend joyeux ou nous fait peur, n’apparaissant souvent dans toute sa puissance qu’une fois commencé le rêve. Ce non-lieu où respire ce qui relève moins de la matière que du sens : l’imaginaire, donc, dont les effets sur nos vies sont bien réels. Chercher, dans le poème, où sont les morts n’est rien que s’adresser en retour à ces êtres imaginaires qui irriguent (parfois à nos dépens) nos existences — comme le font l’enfant et le rêveur. Bien sûr, ce sont aussi eux dont la religion s’occupe — mais pas toute la religion, seulement ce qui en elle relève du rite. Et pas tout le rite, me dis-je en relisant le précédent édito de Catastrophes, mais ce qui dans le rite touche au poème. Laurent Albarracin y écrit : « la poésie n’est pas réductible à un savoir-faire : avant d’écrire un poème, je ne sais pas écrire un poème. » Un savoir-faire dont le résultat est pourtant toujours hasardeux, ou conditionnel : n’est-ce pas la définition du rite ? La poésie en tout cas ne relève pas de la technique, mais de ce quelque chose que l’on retrouve aussi dans le rite, et qui est une sorte d’épreuve, une ordalie (mot cher à Yves Bonnefoy), qui repose certes sur la répétition et la maîtrise des gestes, mais dont on ne sait jamais s’il sera efficace parce qu’il s’adresse à l’autre (préférons l’italique à la majuscule).

Où sont les morts : avec les créatures imaginaires, les animaux sauvages, et — si l’on suit toujours Bonnefoy — Douve. Bonnefoy qui n’est bien sûr pas le premier à placer l’aimée au royaume des morts, avec les animaux sauvages. La matrice de cette assimilation est l’histoire d’Orphée, le charmeur de bêtes descendu chez Hadès chercher sa Morte. Plus près de nous (1544) dans Délie, son grand poème en 449 dizains (autant de gestes, répétitifs comme un rituel), Maurice Scève chante aussi sa morte — avec moindre résultat qu’Orphée auquel il se compare (Délie, 316). Orphée, charmeur de bêtes sauvages et de femmes ? Ne retrouve-t-on ici la vieille assignation des femmes à la nature, dénoncée par Carolyn Merchant [1] ? D’ailleurs, dans sa litanie sexiste, Patrick Juvet se plaignait que les femmes « préfèrent les motos aux oiseaux ». Sous-entendu : les femmes, ça va avec la nature. En fait, les écoféministes suggèrent que l’on peut retourner l’assimilation (oppressive) de la femme à la nature (toutes deux objets d’exploitation par le masculin) en une puissance de libération réciproque, à même de contester l’indifférence au sort des autres vivants, qu’instrumentalisent notamment les puissances les plus cyniques pour faire fructifier leurs capitaux. Comme le dit Nathalie Kloos, il s’agit donc pour les femmes engagées dans ce mouvement de « refonder le sacré, y compris dans ses dimensions ritualisées et organisées. »[2]

Je ne sais pas si « la » femme a un rapport particulier avec « la » nature, mais ce que le poème tente aussi, maladroitement, de conjurer, c’est bien cette indifférence (aux autres vivants, aux morts). Elle trouve son fondement dans la croyance que la nature n’est que de la matière — que tout ce qui existe en-dehors de nous, même les espèces vivantes, relève au fond de la seule corporéité : qu’il n’y a pas d’esprit dans les animaux, dans les arbres, dans les pierres (et que les morts sont morts). Que le réel et l’imaginaire sont deux royaumes qui ne communiquent pas, parce que les créatures qui peuplent le second n’existent pas. Comme l’ont montré les travaux de Philippe Descola[3], il y a un lien entre cette ontologie scientifique selon laquelle la nature n’est faite que de matière (conception qu’il nomme « naturalisme ») et l’exploitation des écosystèmes. C’est la même idée du monde qui nous fait douter des esprits et qui nous autorise à saccager la planète, à mépriser les femmes, à ne pas écouter nos rêves et à ne pas parler à nos morts. Cette croyance peut sembler, d’un point de vue strictement épistémologique, plus justifiée que l’animisme ou le totémisme (qui nous font tant rigoler chez les autres), mais elle coûte si cher — ses conséquences écologiques sont simplement désastreuses — que d’un point pragmatique (la valeur d’une théorie scientifique se jugeant à l’aune de ses résultats) on peut en douter. 

De mon côté aussi, j’ai du mal à croire que les morts vivent quelque part et nous entendent. Je crois moi aussi que la matière seule existe et qu’il n’y a pas d’esprits vibrionnant dans les totems. Je n’ai jamais prié. Mais c’est justement parce qu’elle a su disposer de ce qui existe (en ce sens donc elle est vraie) que la rationalité naturaliste a ouvert le chemin pour tout foutre en l’air. Nous pouvons en être les disciples, il faut maintenant pourtant apprendre à la critiquer. À nous battre contre elle, à l’amender. À faire revenir par la fenêtre la ribambelle de créatures poussées par la porte d’entrée. Le poème, qui (avec ses invocations et ses rêves recyclés) est le reste, dans nos cultures, des anciennes pratiques cultuelles, a ce rôle. À quoi bon la poésie ? Voilà, à ça.

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[Fin]

[1] Voir notamment Carolyn Merchant, The Death of Nature. Women, Ecology and the Scientific Revolution, San Fransisco, Harper & Row, 1990.
[2] Nathalie Kloos, dans Critique, « Vivre dans un monde abîmé », 860-861, p. 98.
[3] Voir Philippe Descola, Par-delà Nature et Culture, Gallimard, 2005.

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