Victoriennes (2/10)

par Frédéric Laé. Lire tous les épisodes.

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Hester Lucy Stanhope (1776-1839)

Avoir vingt ans et savoir les Français en Égypte ; être Lady, virile et cavalière, un mètre quatre-vingt qui refuse le corset, très dépensière et secrétaire d’un oncle premier ministre, 10 Downing Street, Londres ; être sa nièce Milady servie d’intrigues, d’affaires et de rumeurs pour mille deux-cents livres de rente qui surnagent après la disgrâce, à peine suffisant pour un cottage aux Galles — avoir trente ans et rallier l’Orient. À Gibraltar, la roche est cernée d’ennemis. Milady passe à Malte, où l’attend son jeune amant. Départ pour Athènes. Elle se voit vivre faste, fuir l’ennui, sortir à trois avec Byron en attendant les mandats pour s’embarquer encore. Constantinople — assise dans les brumes ottomanes, Lady remonte le Bosphore frôlée par les statues mouvantes qui guident les nacelles. L’argent s’en va par les palais. Un bateau affrété fait naufrage à Rhodes. Sombrent les meubles et les robes, les bijoux. Lady pénètre au Caire crâne rasé, pistolets en écharpe, parée de cuir et de soie contre la crasse et les puces qui teignent les murs. Une fleur à son turban, elle monte en amazone des juments presque sauvages. Égypte, visite expresse. La troupe remonte en Palestine. Le costume plissé des turcs facilite les mouvements. Entrée dans Jérusalem. On marche sur les mendiants. Poursuite au nord en Galilée, courser les pillards, les guerres tribales et les épidémies. Arrivée à Damas, la ville aux cent jardins. Vapeur d’Eden et d’orangers. Visage dévoilé, Milady porte une abba lacée de figures géométriques comme sont les tapis. Elle tire les cartes aux cavaliers arabes qui l’entourent. Elle embarque sa maison et ses gens sur soixante chameaux traverser le désert, jusqu’à toucher l’antique Palmyre. Lady s’allonge sous les temples en ruine, dans des caveaux profonds aux plafonds bleus surmontés de fresques romaines, où l’air est tiède. Retour au Liban. Neige et cèdre sur les sommets, cols abrupts. Caché dans les montagnes, on mange le mouton cru. L’errance s’achève en pays druze. Ici, Milady s’érige un palais fantastique au milieu des roches et des forêts. Elle rend à ses alliés leur comptant d’armes et de prophéties. Passent les guerres et passent les années, tournent les derviches et les illuminés, on boit le meilleur café. Mais les créances reviennent à ceux qui trop ont cru : tarissent à la fin les mandats qu’octroyait l’Angleterre. Les amants sont partis et le château s’affaisse, on vend les derniers couverts, on mure les portes et les fenêtres. La montagne autour se réduit à la cour intérieure, la cour à une chambre aveugle, la chambre à un grabat où trottinent les rats. Vieille prophétesse aimée des chats et reine légendaire, Lady Hester Lucy Stanhope disparait sous la neige et les drogues. Mort en 1839.

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À suivre…

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