Ganagobie ; le point ; Napoléon défait

Par Olivier Domerg

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[ Tenir la note, 11 ]

Il est originaire de Gap mais vit dans le Loiret. Sa mère est morte. C’est un anniversaire. Elle aimait par-dessus tout le plateau de Ganagobie. Ils s’y rendent chaque année en pèlerinage (sa sœur va les rejoindre là-bas). Hier, ils ont revu Notre-Dame-du-Laüs.

[ Ganagobie, 24 septembre ]

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[ Tenir la note, 12 ]

Refuge Napoléon. Rocket, le chien de la maison, vient vous saluer. Quémander, d’un regard, d’une pose appuyée, une caresse ou un peu de nourriture. Sa façon, à lui, de faire du commerce, de rançonner gentiment touristes et visiteurs. Carnets ouverts et cartes dépliées sur la table de bar pour un point devenu habituel. Entrer dans les détails, 1 centimètre égale 250 mètres. Ne pas confondre IGN et GIGN, institut géographique et groupe d’intervention. À défaut de ne pouvoir l’expurger du territoire réel (et mental), expurger la police de l’univers cartographique (et mental). Jouer avec les lieux et les désignations. Repérer la charge du nom dans les toponymes, les doubles sens, faux-amis et assonances ; possibles éléments d’un glissement ou d’une rêverie. Vialatte(s), Espitallier, Simon(s), Verne(s) : imaginaire souterrain, rappel de l’environnement littéraire sous-jacent. Plus sérieusement, dénouer toute intrigue. S’interroger sur la carrière abandonnée au bas de la casse. Trouver une idée, un aiguillon, une direction. Passer le Puy au crible de son désir. Observer les chasseurs, partout chez eux, quel que soit le pays ; ici, à l’apéro, ailleurs, en treillis, écumant chemins et sentiers, avec chiens et fusils.

[ 12 h 15 : le point, 24 septembre ]

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[ Tenir la note, 13 ]

Le bar, déserté en ce dimanche de grisaille. Dehors, les mêmes vaches, la même citerne qui pourvoie à l’eau potable, les mêmes tables ternes et chaises en plastique, les mêmes parasols repliés frappés des mêmes publicités pour une marque de bière. Pas de lumière pour travailler — en devoir de changer vos plans, d’écourter votre programme. En attendant, la fraîcheur vous ayant contraint à rentrer, se réconforter, à l’intérieur, autour d’un café fumant. Et, tandis que les propriétaires s’affairent, vous scrutez la déco, les images au mur, le papier peint vieilli. Il y a des cartes postales anciennes du Refuge avec, en arrière-plan, de grands éboulis et les montagnes du Dévoluy. Salissures de mouches sur le noir et blanc passé. Aucune vue du Puy de Manse. En revanche, beaucoup d’images sportives et de trophées, dont un portrait de Sylvain Ogier, coureur de rallye et enfant du pays ; organisateur la veille, à Gap, d’une manifestation vrombissante, criarde et pétaradante, comme les chérie l’époque (barrières de sécurité, speaker hystérique, podium démesuré, sono fasciste) ; laquelle a foutu une énorme pagaille, hier, dans le centre-ville. 

De la fenêtre du Refuge, on avise le bois de mélèzes. N’y tenant plus, tu sors, recouvrant d’un coup la vision générale et la bande-son : piaillements des piafs et tintement des sonnailles, en sourdine, car plus éloignées.

La montagne se regarde de loin.
__________________________________Tu veux dire qu’on a beau tourner autour, marcher au devant d’elle ou y grimper, c’est de loin qu’on la voit le mieux. En se rapprochant, les détails se multiplient mais l’ensemble se perd ; comme se perd la façon dont tout s’emboîte, s’enchaîne, se raboute ou se rameute ; la façon qu’ont les pièces, les pans, de faire corps, de tenir ensemble.

En se rapprochant, on perd également la douceur du contour, et ce « velouté de la peau », évoqué ailleurs. Velouté qui cède peu à peu la place au crin, à l’hirsute, au dru, au grain, au crépu, au tondu aussi, résultant du passage et du pacage des bêtes, côté ovin et côté bovin. Un « b », en plus ou en moins, qui fait toute la différence lorsqu’on parle d’élevage, et toute l’ambivalence du Puy de Manse, qu’on soit d’Espitallier ou bien de Sauron, sur l’un ou l’autre versant.

D’ici, on devine les agrégats grèges des troupeaux, brebis et agneaux. Tu repenses à la vive colère d’Espitallier, hier, au cours de votre conversation, maugréant notamment après la friche, le recul des prés face à l’avancée des pins, de la broussaille et autres sapins. L’enfrichement étant, pour lui, une des plaies du temps ; et que la commune laisse faire, en étant une autre. C’est « méconnaître les choses », nier « le travail des générations » et oublier un peu vite que cette montagne, de moyenne altitude, est avant tout une terre d’élevage. Une prairie ronde ou bombée.

L’été, là-haut, les bêtes crèvent de chaud, il faut leur monter du sel et des citernes. De l’autre côté, au levant, il y a plus d’eau, l’herbe est plus haute, plus verte, l’accès plus facile, les fleurs des champs plus nombreuses. Ici, c’est le versant austère, la face effondrée, la déclivité plus accusée, les conditions durcies. C’est une terre à biquettes ou à brebis.

________Tu chasses de ton esprit l’irritation contagieuse du patriarche. Le ciel est toujours le même et rien ne dit si cela se lèvera plus tard ! Lumière blanche, soleil absent, nuages en panne, d’un beau gris souris

__________________________________________(C’est bouché partout et ça ne sourit pas vraiment, mais n’empêche en rien l’assemblée des piafs de débattre sans relâche et tout le jour).

[ 13 h : Napoléon défait, 25 septembre ]

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[ Prose, 11 — La Martégale ]
[ Tenir la note, 11, 12, 13 — Ganagobie ; le point ; Napoléon défait ]
[ Chant, onze — À bout du petit matin ]

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