Be inspired

par Laurent Albarracin

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L’inspiration, c’est un peu la tarte à la crème et le marronnier des écoles. À la classique et très naïve question « D’où vous vient votre inspiration ? », à laquelle il n’aura pu échapper lors de rencontres scolaires ou autres, Jean-Pascal Dubost répond dans un livre clairement intitulé : Du travail. Beau livre, édité par les soins de François-Marie Deyrolle, qui est le journal entamé lors d’une résidence et dans lequel l’auteur déploie son écriture méticuleuse, scrupuleuse, attentive aux tournures anciennes comme aux souplesses et licences qu’autorise une modernité expéri-mentale. Une écriture maniériste, ressourcée dans la matière verbale et littéraire millénaire autant que dans le pulsionnel et l’énergétique du corps. L’auteur donne là des notes d’atelier, expose un plan de travail de vingt poèmes auquel il ne saurait déroger, livre ses réflexions, ses questionnements et ses doutes, dialogue avec quelques auteurs anciens ou contemporains, notamment Ivar Ch’Vavar auteur lui-même d’un objet similaire : Travail du poème.

Dubost a choisi son camp. S’il concède que l’écriture nécessite une « humeur favorable » et puisse connaître des pannes contre lesquelles il ne sert pas à grand-chose de s’obstiner, il refuse carrément de considérer que le travail et l’inspiration puissent se concilier et s’épauler dans l’écriture. Tout le poème est travail et n’est que travail, et ne doit rien à quelque visitation que ce soit. Le propos semble radical mais le livre ne manque pas d’apporter lui-même, malgré le parti pris laborieux de son auteur, quelques contrepoints amusants qui en atténuent un peu la raideur théorique. Ainsi –  car on ne saurait rester huit heures par jour à sa table de peine lorsqu’on est poète, même travailleur – lorsque après une après-midi de marche dans la campagne et avant un bon repas, il lit sur le T-shirt floqué et narquois de l’un de ses convives l’inscription : « Be inspired ». Clin d’œil et pied de nez du réel. Le réel est toujours un peu vexant. 

Si les dieux ni un inconscient « pur » ne sauraient dicter au poète son poème, il y a bien une part de l’écriture qui provient du dehors, même lorsqu’on a pris l’option d’une écriture aussi lettrée et référencée ou intertextualisée que celle de Jean-Pascal Dubost. Ne serait-ce pas cela finalement et tout simplement l’inspiration : l’air qu’on respire dehors et qui aère la page d’écriture, la prise en compte d’un fait ou d’une sensation, l’irruption du réel dans le sentiment qu’on a des choses, l’impression qu’à l’extérieur ça parle et même que ça nous parle à nous spécialement, que ça signifie mieux qu’on ne saurait le dire quand on écrit ? Comment une écriture ne chercherait-elle pas à faire accueil à une signifiance du monde ? L’écriture ne tire pas tout de soi-même, il faut bien que lui soit donnée quelque chose du dehors, et elle n’est peut-être jamais autant inspirée et valide que quand elle donne la primauté au réel, à un réel où elle se reconnaît. Il faut bien que la poésie respire avec le dehors. L’inspiration, c’est quand ça respire bien. 

Bien sûr tout dépend des cas de figures, des caractères, des esthétiques, des poétiques, mais cela ne tient pas seulement au genre du poème pratiqué. René Char, malgré l’apparence de fulgurance oraculaire de ses poèmes, devait beaucoup travailler son écriture pour donner à une notation première somme toute banale tout le drapé d’hermétisme et de sacré qu’on lui connaît, avec quelquefois de remarquables réussites il est vrai. Mais contrairement à Dubost, je me demande si trop de travail, ou trop de re-travail, ne tue pas le poème. Il le recouvre, ensevelit la saisie originelle sous les gravats du chantier.

On ne saurait nier qu’il y a une grande importance de la technique, mais elle est la mieux efficace quand c’est une technique incorporée et aveugle, une technique qui proprement ne se sait plus et ne se voit plus. On ne peut mobiliser une technique et un savoir acquis comme on puiserait dans un stock perpétuellement présent. La poésie n’est pas réductible à un savoir-faire : avant d’écrire un poème, je ne sais pas écrire un poème. Je ne le sais et ne le découvre qu’en m’y mettant. Et je ne peux me mettre au poème que si l’esprit est dans un certain état flottant et divagant, qu’il est à la fois captif et captant. Il faut une disponibilité à la partie intuitive et imaginante de l’intellection. Il faut que règne une attention distraite, une écoute intérieure du génie de la langue comme aux signes mystérieux du dehors (ou à leur souvenir) pour que le poème s’embarque. Et il y faut un peu de cet enthousiasme qui, s’il n’est plus soufflé par les dieux ni n’est l’apanage du Poète avec majuscule, gonfle tout de même les voiles. 

C’est pourquoi on peut se demander s’il n’y aurait pas un bénéfice à conserver le mythe et l’illusion de l’inspiration, même si c’est un mythe, même si c’est une illusion. C’est quand l’esprit est en mesure de se raccorder à sa part oisive et rêveuse, à une raison plus synthétique qu’analytique, émotionnelle et non seulement discursive, que le poème a quelque chose à nous dire. Le travail ne fait pas tout dans le poème, et ce qu’il doit faire d’abord, c’est défaire des habitudes mentales et les carcans de la raison raisonnante. Travail de lâcher-prise. 

Alors, travail ou inspiration ? Chacun répondra pour lui-même et placera le curseur où il voudra. Ou bien mélangera allègrement et dialectiquement les deux termes de l’alternative.

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Sommaire
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2 commentaires sur “Be inspired

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