Après Babel, 8

par Guillaume Métayer. Lire les autres épisodes

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Déclaration d’amour

Le moment de cesser de rire est arrivé. Je vous demande de vous arrêter. Huitième livraison, la verve s’épuise. Il ne me reste plus qu’une seule chose au fond de moi comme toujours quand on est traqué, réduit à quia : l’amour. 

Oui, j’aime. Que dis-je aimer, j’idolâtre. 

Ni Junie, ni la femme d’Hector, ni même Fernande. 

Mais celle qui, selon le vieux Boileau, serait « une esclave et ne doit qu’obéir » (quelle sottise, elle doit, au contraire, nous guider).

La rime.

C’est vous qui l’avez nommée.

Oui, j’aime la rime et comme tous les amoureux, je veux vous entretenir de celle que j’aime. Longuement. Le temps léger s’enfuira sans m’en apercevoir. Et comme tous les amoureux, je me fâcherai si vous ne voyez pas qu’elle est la plus belle, la plus douce, la plus intelligente des créatures. Mais vous le verrez. Il est impossible de ne pas le voir. 

Hier encore, alors que je remontais de la Bibliothèque nationale avec un ami poète, je lui faisais part d’un certain regain de mon inspiration en vers. Il me félicita avec chaleur. Alors, comme pour me prémunir superstitieusement contre son enthousiasme, je laissai tomber un détail :

– C’est en rimes. 

Vous auriez vu sa tête. On aurait dit que je lui avais donné un panier de fruits en précisant négligemment :

– Il y a un aspic dedans.

Ce ne fut qu’un cri :

– Oh non, mais pourquoi ?!

C’est un vrai ami, la preuve : il tenta de me dissuader tout au long de la rue de Tolbiac : « Non, ne fais pas ça, vraiment. En rimes, mais pourquoi ? Et ta traduction de Nietzsche aussi, elle est en rimes ? Oh… ».

Il prit un air désolé comme si je lui avais annoncé une maladie, et puis il me conta ses amours.

Le pauvre, il ne savait pas que moi aussi, je suis amoureux, et j’ai la plus belle des maîtresses.

La rime.

Chez elle, le miroir n’est pas un accessoire, car elle est miroir. Et dans la traduction, miroir de miroir, à l’infini. L’esprit de l’anagramme me souffle : miroir, rimoir.

Hélas, je vous entend persifler en écho : tiroir, mouroir…

Mais que vous a-t-elle donc fait, ma bien-aimée, que vous lui en vouliez à ce point ? Non, je ne veux même pas y réfléchir. Je préfère vous dire pourquoi elle est la plus belle. Rimoir, ô mon rimoir…

Mais peut-être ne l’avez-vous pas bien regardée ?

Comprenez-vous bien comment elle fait son et sens à la fois, à chaque fois ?

Ah, vous lui préférez la métaphore. Sans cesse vous parlez d’apparier les réalités les plus éloignées et murmurez avec Lautréamont : « la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ».

Mais ne voyez-vous pas que c’est là une parfaite définition de ma bien-aimée ? Qu’un peu entremetteuse, elle n’a jamais cessé de créer des couples incongrus et superbes, depuis la nuit des temps et dans toutes les langues ? Et tout cela, avec deux mots ! Deux mots juxtaposés et mis en résonance, et le tour est joué. La possibilité du vertige est ouverte. Le baiser donné, à distance.

Un vrai travail de métaphore. Et de cigale à la fois. Par ce simple accord elle nous donne à voir les abîmes de sens qui séparent les choses les plus proches à l’oreille, y jette des passerelles inattendues. Elle est un subtil anti-Cratyle (médicament non remboursé). Certes, il lui arrive aussi, tout au contraire, de mettre en lumière l’existence d’étonnantes convergences du son et du sens, et donc de renforcer l’illusion d’un lien naturel entre les noms et leur signification. Elle pointe ainsi ces moments où les mots d’une vieille langue finissent par se ressembler comme les vieux amants. Elle seule, à la manière géniale de tel cerveau d’autiste, sait aussi bien classer et faire ressortir ces connivences profondes.

Je vais vous dire aussi ce qui a fait tant de mal à mon amante. C’est qu’on l’a mise en dictionnaires, indistinctement, alors que la plus grande partie de son art réside dans le choix. Tous ces mots qui riment pêle-mêle me font l’effet d’un commissariat après une descente à Pigalle… Rimes de mauvaise vie… 

Oh, c’est un dictionnaire amoureux des rimes qu’il faudrait écrire. Mais non, il vaut mieux le garder en soi, en clair-obscur, comme un lustre toujours en croissance, un luminaire musical toujours plus grand, toujours plus fou. J’ai un dictionnaire de rimes tout à part moi.

Et s’il vous plaît, que l’on ne nous fasse pas cet abécédaire de façon scolaire, j’allais dire à la Pompidou et cette anthologie de la poésie française qui a l’air d’un buvard (et Pécuchet) du Lagarde et Michard. Pas de « Jerimadeth » obligé à la lettre J, comme le schibboleth des ignorants qui veulent passer… pour instruits. Oh pas de « Ptyx » encore et toujours… Quoique, ce serait beau, une entrée « Ptyx »…

En tout cas, je voudrais que l’on y mette l’une des plus belles apparitions de ma maîtresse, la rime de « poëte » avec « Goethe » osée par le jeune Gautier, à l’époque des gilets… rouges. Pas une rime triviale, ça, pas une rime de rond-point. Oh non, elle est si belle, cette rime, dans sa fausseté hilare, son approximation qui promet la résolution finale, quelque jour, du sème et du son, et la pose au nez des bourgeois dans sa sublime incomplétude, son débraillé. Goethe et poëte, j’en suis extasié. J’en pleurerais presque, tout l’amour, toute la jeunesse qu’il y a là-dedans, et cette maladresse sans laquelle on ne peut se faire aimer de moi…

Il y en a une autre que j’aime éperdument. Est-elle normande, ne l’est-elle pas ? Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Disons que Baudelaire invente la fausse rime normande comme levier d’Archimède de la mémoire. Oh, il n’as pas besoin de se bourrer de madeleines pour se ressouvenir, lui ; il a la rime :

Il est amer et doux, pendant les nuits d’hiver,
D’écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s’élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.

Les rimes normandes, vous vous souvenez : faire rimer les terminaisons en –er comme si le « r » se prononçait. Quoiqu’elles soient dites « très-vicieuses » par L’Encyclopédie, il y en, et pour cause, chez Corneille, et même chez Racine :

Et quand avec transport je pense m’approcher,
De tout ce que les dieux m’ont laissé de plus cher.

Mais Baudelaire ici est beaucoup plus fin : il accroche le verbe « s’élever » à sa suite et fait de la liaison son ascenseur de mémoire… « s’élevèr-au bruit »… La rime consonne avec « l’hiver » du premier vers et s’accroche au 4e, elle donne la main à toute la strophe.

Ah, une autre rime que j’aime et que je mettrais dans mon dictionnaire amoureux, c’est « toison – raison » dans « Heureux qui comme Ulysse », alors qu’il est justement question de Jason, mais que le nom du héros est para&périphrasé dans le vers même où il devrait apparaître et qui justement rime avec ce nom absent : 

Ou comme cestui-là qui conquit la toison. 

Qui n’a jamais répondu en soi-même : « Jason ! » ? Le poète suggère que notre idiome a lui-même ménagé cette rime mythologique parfaite, une « défense et illustration » de la langue française à elle toute seule, qui célèbre à nouveau, entre Seine et Liré, les noces de la Colchide et de la Thessalie.

Mieux, Du Bellay annonce ici Queneau et ses Cent mille milliards de poèmes (des sonnets en – pleine – forme, soit dit en passant). Il nous incite à glisser une petite languette sous son vers pour y inscrire un alexandrin de notre cru qui se terminerait par « Jason ». Ce vers contient un défi oulipien par anticipation : comment arriverez-vous, à faire un dodécasyllabe correct avec Jason, alors que le vers qui s’impose est un misérable pentasyllabe : 

Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage,
Ou comme Jason.

Patatras. Avec quelles chevilles allez-vous remplir ces pieds ?

Du Bellay a trouvé : la devinette qui rime avec sa solution.

C’est aussi le poème arborant les traces de ses variantes, la rime secrète comme poème virtuel dans le poème… Oh que je n’aimerais pas que l’on me traduise tout cela en vers libres ! Quel abâtardissement ce serait ! Et vous voudriez me le faire passer pour un progrès, ce poème aux extrémités sans lumières, comme des presqu’îles de Corse sans tours génoises, des langues de terre (des terres de langue ?) sans phares ? Une avancée, ces masses sans yeux ? Non, yeux, lèvres, oreilles fines, nobles narines, seins bombés, bras gracieux, mains effilées, pieds intelligents : ma belle a tout en double comme un beau corps humain. On peut suivre la belle ligne de ses gémellités, tout au long d’un sonnet, par exemple. Ma belle rime.

Mais revenons à nos lexiques. Au fond, c’est la rime elle-même qui est un dictionnaire amoureux des mots. Un dictionnaire des mots que l’on aime et surtout un dictionnaire des mots qui s’aiment, qui s’entrebaisent dans notre dos, malgré nous, malgré notre raison, au nom de leur pure ressemblance sonore ou physique… C’est notre œuvre de surréalisme collectif que les poètes nous révèlent à nous-mêmes… Pourquoi voulez-vous leur retirer leur privilège d’orpailleurs, à ces découvreurs de nos trésors ?

Oh, je sais, nous devons être analytiques et faire de bonnes distinctions. Alors vous dites : soit, tout cela est beau. Mais tout cela est vieux. Et aujourd’hui, et de nos jours, et après lui, et après ci, et après ça, et après tout, ce n’est plus possible. L’argument de la date de péremption. Et puis vous dites : en quoi tout cela rime-t-il avec Babel ? Et là, on voit bien que vous n’êtes pas amoureux. Car moi, dès que j’ai une occasion de voir ma dulcinée, que ce soit dans le texte original ou dans une traduction, je ne boude pas ma joie. Mais vous, vous la trouvez vieille, dans le fond, et c’est pour cela aussi que vous pensez qu’il n’y a aucune raison de la refléter sur la page de droite. La vieille au miroir : c’est une vanité dont vous ne voulez pas. Vous voulez que la traduction soit une jouvence. Vous voulez que nos mots soient un bain de Vénus pour le texte original que la très chère en sorte nue et qu’elle ne garde même pas ses bijoux sonores. Traduire ou le poème anadyomène. 

Ainsi, pour vous, ma belle est vieille ? Et sa jeunesse, c’est le vers libre ? 

Mais comme le premier Verlaine disait :

Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo ?

J’ai envie de m’exclamer:

Est-il rimé ou pas le Nerval de Celan ?[1]

Et allons-nous rajeunir Hermann Hesse dont j’ai vu aujourd’hui même chez Gibert, horreur et stupéfaction, que les poèmes sont rigoureusement rimés, et pour autant nullement gourmés ? Allez-vous rajeunir les contemporains du monde entier qui riment et traduisent en rimes les poèmes rimés, et qui sont bien souvent plus jeunes que nous ? Les rajeunir en leur imposant un type de vers inventé vers 1900 ? 

Là, je me demande si vous n’êtes pas amoureux vous aussi. Mais des amoureux retournés. Une aversion sans raison vous anime contre la rime. Vous avez trop aimé jadis les filles à couettes. Et maintenant, si ça couette à la fin des vers, vous détournez les yeux avec dégoût. Vous ne les regardez même pas. Ou alors, malgré les couettes mais quel effort. Vous vous souvenez encore du temps où les filles à couettes étaient la norme. Où il fallait être à couettes pour aller à l’école, à l’église. C’était la vilaine cousine à couettes vantée par les parents. Alors, une belle fille doit être une fille sans couettes. Vraiment ? 

Mais surtout, vous êtes des esprits dialectiques. Plus intelligents qu’un amoureux comme moi tant que dure sa flamme ne pourra jamais l’être. Vous savez que c’est en renonçant qu’on a le plus de chance d’obtenir son désir. Sous une forme transfigurée certes, transcendée, mais tout de même. Comment n’y ai-je pas pensé ? La traduction sans rime n’est pas une jouvence, c’est une résurrection. C’est le corps glorieux du poème qui apparaît sur la page, c’est son âme dont le traducteur capte le reflet furtif dans ce miroir au fin grammage. Au voleur de feu répond le voleur d’images, le paparazzo de l’âme des poème : le traducteur. Et qu’est-ce qui sort de son Polaroïd et tire la langue au pauvre rimeur ? L’essentiel, voyons. Le poème sans la rime, la femme sans les bijoux, l’Être sans le Paraître.

Tous les traducteurs à cette mode de chez nous ne seraient-ils pas un peu cleptomanes [2]  ? Ne se serviraient-ils pas un peu au passage ? Dépouiller le poème de ses atours natals, ce serait donc rendre le vers – libre ? À peine arrivés en France, les poèmes devraient-ils donc être aussitôt émancipés de leur encombrante parure ? Laisser tomber leurs épaulettes ? Les voilà tous égaux d’un coup dans la grande République une et indivisible de la traduction en vers libre ? Oh bien sûr, ce n’est qu’une égalité des chances, pour mieux départager les meilleurs : ceux qui luttent dans l’essentiel, qui a toujours quelque chose d’inapparent. Le visible est toujours suspect d’être superficiel. Bling bling, la rime.

Derrière cette défiance envers ma chérie, je vois autre chose encore. La dysmorphophobie. La peur des miroirs déformants. La peur des copies grimaçantes, dégradantes. Toute traduction en rime s’expose à ressembler à une mauvaise copie. Hellénistique, expressionniste. Alors que la traduction non rimée de poèmes rimés met d’emblée tout à plat et déclare : je ne copie pas, je traduis. Là, je ne peux pas vous donner tort. Oui, il peut y avoir quelque chose de contrefait dans l’effort pour rendre la forme. Autant abandonner tout de suite. Autant ne pas chercher à imiter, pas comme ça, mais plus profond, plus discret. En partant de si loin que personne ne pourra jouer au jeu des sept erreurs. Peut-être… Ou bien tenter de jouer sur quelques coutures pour éviter la catastrophe ? Cela se discute, non ?

Mais je babille… Une heure a passé je n’ai fait que vous parler d’elle. Et vous, dans tout ça ?

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[1] « Ich bin der Immerdüstre, der Witwer, trostverwaist/ Der Aquitanenfürst vom Turm, der nicht mehr steht/ Des Sternenlosen Laute, mit Sternen übersät/, Sie trägt die Schwermutsonne, die schwarze, die da kreist »…
[2] Dezső Kosztolányi, Le Traducteur cleptomane et autres histoires, trad. Ádám Péter et Maurice Regnault ; première lecture de Paul-Jean Franceschini ; postf. d’Ádám Péter, [Paris], V. Hamy, 2002.

 

Un commentaire sur “Après Babel, 8

  1. 100% d’accord avec vous. Les poètes de la plupart des langues (hormis peut-être les hispaniques) ont traduit et traduisent en rimes et vers mesurés ce qui est ainsi dans l’original. Tant il est évident que le son et le sens sont inséparables en poésie. Pourquoi les Français y ont-ils renoncé pour la plupart? Le français serait-il une langue plus pauvre, impuissante à rendre toute la richesse et la splendeur de la forme? Difficile à croire. Argument répandu : il ne faut pas traduire en vers rimés parce que les Français ne lisent plus de poésie rimée (la rime aurait été absorbée par la chanson, le rap)… Mais dans ce cas il faudrait cesser de lire Du Bellay, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud (le Bateau Ivre en vers libres ou en prose, qui peut imaginer ça??), Mallarmé et ses fantastiques rimes léonines, Cros, Nouveau, Heredia, Jarry, une bonne partie d’Apollinaire, Valéry, Desnos, les merveilleux sonnets de Jean Cassou, Aragon (c’est lui d’ailleurs qui, peut-être inspiré par cette rime de Baudelaire, imagina la rime enjambée), et j’en passe..
    Persévérez donc, cher Guillaume Métayer, à traduire en rimes ce qui est rimé, et donnez-nous vite à lire vos propres poèmes rimés!

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