Mes inquiétudes (2/3)

par Éric Pessan. Lire le premier épisode.

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Je voudrais choisir mes inquiétudes.

Je voudrais m’inquiéter de savoir sur quel fil se posera cet oiseau plutôt que de lire cet article sur l’augmentation de la précarité chez les retraités des pays occidentaux.

M’inquiéter de savoir si la femme que j’aime vibre lorsque j’approche ma main de sa cuisse.

Et non m’inquiéter de comprendre ce que signifie la richesse démesurée d’une vingtaine de milliardaires arrogants qui possèdent plus que la moitié de la population mondiale.

Et non m’inquiéter de ce témoignage d’un médecin travaillant pour une ONG expliquant qu’une femme sur deux sur terre a intégré dans sa vie l’hypothèse d’être un jour violée en échange de nourriture ou d’un service.

Et non m’inquiéter de savoir que dans 10 ans, les seuls lions survivants seront en cage, qu’aujourd’hui l’ensemble des éléphants sur terre sont identifiés, bagués ou tatoués, qu’une espèce animale sur six ne survivra pas à l’incurie des hommes.

Et non m’inquiéter de perdre un œil si je manifeste, d’avoir systématiquement les sinus irrités par des lacrymogènes si je manifeste, de finir en garde à vue si je manifeste, de prendre un mauvais coup si je manifeste.

Enfant, je m’inquiétais de ne jamais jamais jamais laisser un orteil ou un bras dépasser hors des draps et de la couverture par peur que l’obscurité ne s’en saisisse.

J’aimerais m’inquiéter de créatures imaginaires tapies dans l’ombre et non du sourire de mon banquier regardant avec condescendance l’historique de mon compte.

M’inquiéter d’arroser les fleurs de mon jardin et non m’inquiéter de savoir si les hommes qui campent le plus discrètement au bord du périphérique surchauffé ont accès à une source d’eau potable.

Je voudrais choisir mes inquiétudes, choisir de relire dix fois un poème dont je voudrais ramifier le sens plutôt que de passer des heures à remplir des bordereaux comptables afin de déclarer mes droits d’auteurs et d’estimer le montant de mes prélèvements sociaux.

Je voudrais m’inquiéter de la douceur du vent dans les ajoncs et pas de la violence de ceux qui ceinturent le feu suicidaire à leur ventre.

M’inquiéter d’être percé de plaisir. D’inaccomplir certains gestes. De ne pas observer le retour de la comète et l’éclipse solaire. D’espérer une peau sur ma peau. De mettre à neuf certains mots. D’apprendre la patine. De biffer l’ignorance. M’inquiéter de ne jamais glisser le cou dans le collet.

Ressentir que l’inquiétude nidifie dans le ventre, qu’elle pompe le sang, hérisse les fins poils des avant-bras, maintient la pensée et l’attention en éveil, en faire une force, une vigilance, une acuité aux choses et à la façon d’être au monde. Entretenir une inquiétude qui est tout le contraire d’une indifférence ou d’une insensibilité, qui est une remise en question du lissé des apparences, une exploration des plis sous-jacents, un refus de baisser la garde, de se laisser anesthésier.

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À suivre…

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