Vers le col de Serre La Faye

Par Olivier Domerg

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Reprendre pied avec les cris des corbeaux, le souffle intermittent de la bise, les pépiements d’oiseaux au second plan. Jusqu’à mi-pente, les champs sont clôturés pour empêcher les vaches d’y accéder. Quelques pierres et blocs de roche ont été déplacés là et empilés. De nos jours, l’épierrage se fait à l’aide de machines ; les clapiers, à l’aide d’engins de chantier. Un peu de soleil perce le gris général. Vue dégagée sur le Vieux Chaillol & consorts, tout ce versant du massif champsaurin. 

Reprendre corps dans le paysage en se laissant pénétrer par le flot continu ou discontinu des sensations. Percevoir la disposition et la plasticité des choses, la grande richesse des formes, matières, tonalités. Et, tout à la fois, les oiseaux, le vent, les aboiements d’abord lointains, puis de plus en plus proches. Ou cette menue activité des insectes dans le périmètre où l’on se tient : mouches, abeilles, grillons. 

Pourquoi a-t-on, tout à coup, l’impression (tragique) qu’il y a moins d’arbres ? Est-ce dû à la vision de ces fagots ? Ou à celle de ces cimes étêtées par la neige, les bourrasques ou la foudre ?  

Sentir l’air vif s’engouffrer, couler partout où il peut. Sentir l’air frais, l’air du matin, l’air de la montagne, l’air qui souffle, oui, au sommet des grands pins, s’immiscer par ses manches, dans son col et sur son cou. N’est-ce pas agréable d’être tiré de ses pensées et ainsi rappelé à l’harmonie et au désordre du dehors ? La plupart du temps, tout encombré de soi, la vie intérieure parasite notre relation au monde. On ne sait trop quoi faire de cet envahissement fiévreux. Du flux de conscience tendu, saccadé, nerveux. Du jet perpétuel et souvent informel. Sans compter ce grésillement, cette vrille sans fin des acouphènes, depuis trois ans, après un surcroît de stress, une trop forte variation de tension.

On s’est rapproché indiscutablement de la FORME. De la et des formes (Manse est loin d’en être dépourvu) : rebonds et creux, ondulation colorée, plasticité herbue. Une partie de cache-cache s’engage entre soleil et nuages. Si l’on en croit cette remorque remplie à ras bord de pierres, à l’angle de la parcelle labourée, les champs continuent d’être épierrés. Quelque chose se poursuit dans le TEMPS. Mêmes gestes, mêmes phases préparatoires, même calendrier. Unique changement de taille : le recours aux machines aratoires. 

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Des feuillus poussent en bordure, derrière les tas de pierres, quelquefois dedans. Observant la parcelle de terre nue, fraîchement travaillée, on remarquera que l’hersage génère des motifs géants : profondes rides parallèles (ou ridules, vues de loin), qui se coupent, tournent parfois à angle droit, se recoupent, complexifiant pour le moins les figures.

Toujours le souffle de la bise sur le visage, les mains. C’est comme un appel d’air, le vent passe d’une vallée à l’autre, du Champsaur au Gapençais, régulièrement ou par sautes sporadiques. Parvenu à l’extrémité du champ, le regard remonte, glisse sur les contreforts moelleux, remonte encore, se repaît des flancs, des divers mamelons et épaulements, remonte toujours, en élargissant progressivement le champ, jusqu’à la triple bosse sommitale. On redécouvre alors, brusquement, la plénitude du Puy. Sa sensualité herbeuse. Son expressivité, en dépit d’une robe que l’hiver a salie, mais qui ne cessera plus maintenant de reverdir. 

Dans un mouvement inverse, on baissera très lentement les yeux jusqu’à croiser le syntagme « chaussures de marche poussiéreuses ». 

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Parfois le silence s’installe. Les insectes sont plus loin ou bien inaudibles. Les aboiements s’estompent. Les oiseaux se taisent ou s’interrompent. On ne perçoit plus que le souffle d’air, par brefs ou longs à-coups, tel un moteur arythmique secoué de quintes de toux. Bruissement également perceptible, par la gîte soudaine des branches et des herbes hautes, mais encore, par cette fraîcheur sur la peau. 

Des violettes émargent sur le talus. « Ça va très vite », me dit-elle . Elle parle bien sûr de la lumière, des très courts instants d’ensoleillement. On s’applique, ensemble, à retrouver le lignage des sentiers ; ceux que les vaches ont tracé en plus d’un demi-siècle, depuis qu’elles y grimpent. On contemple Manse très longuement, ravis par la générosité du motif. On attend l’éclaircie. Le moment de la prise ou de la reprise. On s’assoit sur les rochers qui bornent le champ, constellation de lichens jaune, blanc, gris. On est en prise avec.

On cherche appuis aux abords immédiats du Puy — contrescarpes, passages, paliers, passes. On cherche, OUI ! On attend l’éclaircie. Répète mentalement un itinéraire possible. On est dans la mobilité tactile et ductile de la vision. Autant dire qu’on touche à la forme. Qu’on touche la forme des yeux ; ou plutôt, qu’on la touche à l’intérieur même de la vision. Qu’on éprouve exactement chaque rebondissement, chaque couture, chaque élément de relief (plissements, matières, courbures, inflexions). Et, par conséquent, qu’on ressent physiquement masse et volume. Qu’on ne cesse de remodeler et de recomposer la forme de l’intérieur — LA FORME, les formes pleines, à contre-ciel :
_____________________________________________________________________________________la croisée des lignes ;
___________________les sommets du mont ;

ces trois seins où s’épanchent les pâtures, où s’étanchent bêtes et cultures (le Puy est aussi à entendre comme un « puits ». Il y a des sources, des captations, et, au pied de celui-ci, des zones imbibées, spongieuses, gorgées d’eau. Un presque marigot, autour du ruisseau de Chaume froide).

Manse est un immense monticule replet, à l’est débordant et extrêmement doux, avec, par moments, des inclinaisons, des générosités, des effusions ; et à d’autres, des convexités charmantes, des chutes langoureuses.

Manse est un réservoir de formes et de sensations. Un terr(it)oir(e) nourricier. Une poétique à l’œuvre. Un mont-monde.

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[Prose,  10 — Vers le col de Serre La Faye]
[Tenir la note, 10 — Le col, terrasse face au motif, 17 avril]
[Chant dix — Fable rase]

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